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De Mme Martin à sa fille Pauline CF 164 - 16 juillet 1876.

 

Lettre de Mme Martin CF 164

 

A sa fille Pauline

Ma chère Pauline,

16 juillet 1876.

Je t'ai envoyé, hier, la photographie de Céline ainsi que celle de Thérèse; je savais que tu les désirais beaucoup, c'est pourquoi j'ai tenu à avancer le moment pour que tu les voies avant les vacances.

Je viens de recevoir une lettre de Lisieux; ma belle‑sœur m'annonce son arrivée pour le 5 août; elle compte bien vous emmener chez elle, toi et Marie. Cela me contrarie, je l'avoue, je ne cède qu'à contre‑cœur, uniquement pour leur faire plaisir. J'aimerais beaucoup mieux vous garder avec moi.

Je pense souvent à toi, ma Pauline, il me semble que tu as toujours la migraine, cela m'afflige extrêmement; mais je me console en songeant qu'il n'y a plus que quinze jours à attendre pour ta venue.

Je me réjouis comme d'habitude d'aller au Mans; rien ne m'enchante comme cela, c'est mon plus grand bonheur et dire que si tu ne retournes pas l'année prochaine au Pensionnat, je n'aurai plus l'occasion de faire ce voyage ! Enfin, il faut que tout finisse en ce monde, le plaisir comme la peine, il n'y a donc qu'à se résigner. J'ai pourtant bien du mal à le faire, surtout aujourd'hui; je suis d'une tristesse accablante, comme la chaleur; je crois d'ailleurs qu'elle y est pour quelque chose.

Ce matin, à la Messe, je ne pouvais pas prier et je me disais que si j'étais religieuse à la Visitation, il faudrait pourtant bien que je prie; alors, cette pensée m'aidait à réagir. Il me semble qu'on n'est pas triste comme cela quand on est religieuse; on a d'abord moins de soucis, et moi, j'en ai par‑dessus la tête.

Marie n'a plus fait de mystère sur ce que le Père Jésuite lui a dit pendant la retraite; elle a fini par m'en confier plus que tu ne m'en avais dit. Je suis bien contente d'elle.

M. de C., notre voisin, a été inhumé hier, cela a fait beaucoup d'effet sur Louise. Elle ne peut comprendre qu'on puisse mourir « quand on est si heureux sur la terre ! » Je crois qu'elle sacrifierait volontiers sa part de Paradis pour être éternellement, ici‑bas, aussi heureuse que les riches, qu'elle s'imagine dans un parfait bonheur. J'ai beau lui dire qu'ils ne le sont pas plus que les autres, elle n'en veut rien croire.

Je regrette d'avoir confié les deux photographies à M. Vital, je crains qu'il ne te les fasse attendre. Céline n'est pas bien, elle ferme un œil à moitié; elle a été recommencée trois fois, ainsi que Thérèse, qui n'en est pas pour cela mieux réussie. La pauvre petite avait peur du photographe. Elle qui sourit toujours, faisait la « lippe » comme lorsque les larmes sont près de venir; il a fallu la rassurer.

La petite demande tous les jours si Pauline va bientôt revenir. Oui, elle va bientôt revenir, mais pour s'en aller à Lisieux, cela ne fait pas mon bonheur ! Je crois que si ton oncle et ta tante savaient combien j'en suis contrariée, ils ne nous demanderaient pas ces séparations, et nous irions nous voir les uns et les autres, tous les ans, comme c'était convenu.

Marie se réjouit de t'avoir bientôt; c'est vrai qu'elle n'a guère de distractions; puis elle s'ennuie de tout, elle n'aime pas le monde. Je lui proposais d'aller entendre de la musique aux Promenades, elle ne veut pas, elle aime mieux écrire à sa Pauline.

Je termine, car voilà ta grand'mère qui arrive; on va se mettre à table tout à l'heure, puis faire un petit tour de promenade je ne sais où.

J'irai te chercher le mardi 1er août; en attendant, je t'em­brasse avec affection.

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