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De Mme Martin à sa fille Pauline CF 172 - 3 novembre 1876.

 

Lettre de Mme Martin CF 172

A sa fille Pauline

3 novembre 1876.

Ma chère Pauline,

Puisque tu veux que je t'écrive, aujourd'hui, je vais en mettre moins long, parce que je n'ai guère le temps, étant très pressée d'ouvrage, et prise de toutes manières. Aussi, j'aspire après le repos, je manque même de courage pour continuer la lutte, je sens le besoin de me recueillir un peu pour penser à mon salut que les embarras de ce monde me font négliger.

Je devrais pourtant me rappeler cette parole de l'Imita­tion: « Pourquoi cherchez‑vous le repos, puisque c'est pour le travail que vous êtes nés ? » Mais quand ce travail vous absorbe trop et que vous n'avez plus l'énergie de la jeunesse, on ne peut s'empêcher de souhaiter d'en être déchargé, au moins en partie. Enfin, je vis dans cet espoir; il me semble, pour bien des raisons, que mon commerce est sur son couchant.

Si j'étais libre, ma chère Pauline, j'irais demain au Mans, avec Marie, cela me ferait autant de plaisir qu'à toi et j'aurais le bonheur de voir encore une fois ma chère soeur. Je la crois mieux; si le bon Dieu voulait nous la conserver quelques années, nous serions tous bien heureux.

La petite Céline est bien mignonne, elle fait beaucoup de « pratiques » pour obtenir la guérison de sa tante; quelquefois, cependant, la constance lui manque. Hier soir,            je ne sais plus ce qu'elle ne voulait pas donner à sa petite sœur, malgré qu'on l'en priait. Marie s'est fâchée et lui a dit qu'elle ne faisait que les sacrifices qui lui plaisaient, et qu'à ces conditions, il valait bien mieux qu'elle n'en fît pas du tout. J'ai dit à Marie qu'elle n'avait pas raison de la décou­rager ainsi, qu'il n'était pas possible qu'une enfant aussi jeune puisse devenir tout à coup une sainte et qu'il fallait bien lui passer quelque petite chose.

Jusqu'à Thérèse qui veut parfois se mêler de faire des pratiques... C'est une charmante enfant, elle est fine comme l'ombre (fine comme l'ambre), très vive, mais son cœur est sensible. Céline et elle s'aiment beaucoup, elles se suffisent à elles deux pour se désennuyer; tous les jours, aussitôt qu'elles ont dîné, Céline va prendre son petit coq, elle attrape tout d'un coup la poule à Thérèse, moi je ne puis en venir à bout, mais elle est si vive que du premier bond elle la tient; puis elles arrivent toutes les deux avec leurs bêtes (cadeau de Rose Taillé), s'asseoir au coin du feu et s'amusent ainsi fort longtemps.

L'autre jour Céline avait couché avec moi, Thérèse avait couché au second dans le lit à Céline, elle avait supplié Louise de la descendre en bas pour qu'on l'habille. Louise monte pour la chercher, elle trouve le lit vide. Thérèse avait entendu Céline et était descendue avec elle. Louise lui dit: « Tu ne veux donc pas venir en bas t'habiller ? »—« Oh non ! ma pauvre Louise, on est comme les deux petites poules, on ne peut pas se séparer ! » Et en disant cela, elles s'embrassaient et se serraient toutes les deux...

Puis le soir, Louise, Céline et Léonie sont parties au Cercle Catholique et ont laissé cette pauvre Thérèse qui comprenait bien qu'elle était trop petite pour y aller; elle disait: « Si seulement on veut me coucher dans le lit à Céline ! » Mais non, on n'a pas voulu... elle n'a rien dit et est restée seule avec sa petite lampe, elle dormait un quart d'heure après d'un profond sommeil [cité par Thérèse en Ms A, folio 8 verso et suivant].

Moi je suis demeurée à la garder à la maison. J'ai lu jusqu'à onze heures, car il a fallu attendre Marie qui passait la soirée chez Mme X.

Cette pauvre dame X ! Malgré tous ses millions, je sais qu'elle n'est pas heureuse, elle a cependant la plus belle maison de la rue de Bretagne, de beaux salons très vastes et très riches, mais pour qui ? Personne n'y vient que les gens qu'elle ne voudrait pas y voir, parce qu'elle les trouve au‑dessous d'elle. L'isolement de sa fille était si grand qu'elle a reconnu la nécessité de lui faire fréquenter quelques jeunes filles de son âge. Sa belle‑sœur m'a raconté cela, pas si clairement que je te le dis, mais il y avait longtemps que c'était deviné !

Enfin, ma Pauline, on ne peut être heureux sur la terre.

Quand on a la fortune, on désire les honneurs, je vois cela chez toutes les personnes qui se sont enrichies.

Pour Mme X, c'est plus fort qu'elle, j'ai prédit à Marie que ses invitations ne dureraient pas, je connais trop bien la dame. Quant à moi, j'en serais contente au fond.

Je sais que Marie n'a rien à craindre dans cette réunion de jeunes filles, mais je n'aime pas à la voir avec des gens si riches, cela donne des envies malsaines. Je ne désire nullement fréquenter ces personnes‑là, j'en serais plutôt humiliée. Je crois que c'est de l'orgueil de ma part, mais que veux‑tu, il faudrait faire trop de frais pour leur plaire, je risquerais d'y perdre mon temps et mon argent.

I1 faut que je n'aie rien à te dire, pour t'entretenir de si peu de chose, c'est pour que tu sois contente de voir les quatre pages bien pleines. Si je pouvais donc trouver quel­ques nouvelles qui t'intéresseraient beaucoup ! Je ne connais rien, tout est très calme chez nous.

Marie t'aura dit qu'elle ne va plus à la Messe seule. C'est fini; elle n'a jamais pu s'y habituer et je tiens moi‑même à ce qu'elle n'y retourne jamais, elle est trop timide. Puis, elle est trop bien mise, cela ne convient pas. Quand tu seras chez nous, ma Pauline, ce sera plus difficile; tu aimes à dormir le matin et à te coucher tard, et encore bavarder avec Marie jusqu'à onze heures du soir. Cela me préoccupe comme cela m'a déjà tourmentée bien des fois. J'aviserai donc au moyen de vous faire conduire toutes deux à des heures différentes; si, dans ce temps‑là, je ne fais plus de Point d'Alençon, ce sera très simple, sinon, je serai encore dans l'embarras; enfin, on s'arrangera pour le mieux.

Toutes les fois que je reçois une lettre de toi, je donne à Lisieux des nouvelles de ta tante. Comme j'attends le mardi avec impatience ! Comment aurais‑je fait pour en avoir si tu n'étais pas retournée à la Visitation ? N'est‑ce pas, ma Pauline, que nous avons été bien inspirées toutes deux de le vouloir ? C'était le bon Dieu qui nous guidait.

Adieu, ma chère Pauline, dis à ta tante que je prie tous les jours pour elle. Je trouve cependant cela assez singulier de prier pour une sainte, moi qui suis couverte de misères. Qu'est‑ce que le bon Dieu peut faire de mes prières, tant que je ne serai pas plus convertie ? Mais il me semble que je serai bien meilleure, quand je ne ferai plus de Point d'Alençon, j'aurai du moins le temps de travailler à ma perfection ! Ah ! quel beau jour pour moi, quand j'en serai délivrée !

Je t'embrasse de tout cœur.

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