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De Mme Martin à Mme Guérin CF 173 - 12 novembre 1876.

 

Lettre de Mme Martin CF 173

 

A Mme Guérin

12 novembre 1876.

Je vois avec plaisir que vous avez enfin trouvé un bon élève en pharmacie; s'il pouvait donc vous rester longtemps ! J'en serais bien heureuse.

J'ai reçu des nouvelles du Mans, mardi, je ne suis pas

du tout rassurée sur la santé de ma soeur, je crois qu'elle décline toujours et que bientôt ce sera fini. Cela me donne des idées tristes, il me semble que je me trouverai comme abandonnée; j'avais besoin d'elle et de ses conseils; enfin, il faut bien se résigner.

Je vous envoie le petit mot qu'elle m'écrit; je vous prie de mettre de côté toutes ses lettres pour me les rendre, car je veux les conserver Voyez donc comme elle est heu­reuse, c'est vraiment surprenant; d'habitude la souf­france rend si triste, et elle est toujours dans la jubilation !

Mon frère veut que je lui donne des nouvelles de ma santé; elle est très bonne, je ne souffre de nulle part que de  l'esprit. Je ne suis certes pas dans la jubilation, je me tourmente extrêmement, à tort ou à raison. .Ah ! si j'étais délivrée de mon commerce, je serais dans le bonheur. Mais non, ma pauvre Léonie serait là pour m'empêcher de jouir complètement, son avenir m'effraie. Que deviendra‑t‑elle, quand nous ne serons plus ?

Je fais bien les remèdes, soi‑disant nécessaires pour enlever cette grosseur, mais ça n'enlève rien du tout. Enfin, j'ai des remords quand j'y manque, ce que je ne veux plus faire désormais, je vous le promets.

Vous ne me dites rien de vos petites filles, sans doute qu'elles vont très bien ? Nous avons parlé de vous ce soir, Marie et moi, et elle est ravie de voir que vous l'aimez, cela semble l'étonner. Elle me disait:  « Une autre fois, tu ne pourras pas faire autrement que de nous laisser aller à Lisieux. » J'ai dit: « Oui, et pour trois semaines au moins ».

Mais surtout, elle veut que sa soeur et elle soient bien belles pour vous faire honneur, vous voyez que je serai obligée de me mettre en frais. Elle n'est cependant pas coquette; je voulais lui acheter un manteau à la mode pour cet hiver, elle ne le veut pas, préférant attendre l'année prochaine pour que Pauline soit comme elle. Mais, pour ses petites sœurs, elle ne me laisse pas de répit, il faut toujours de nouvelles choses, cela lui déplaît d'en voir de mieux qu'elles.

Et moi, si vous saviez comme elle me poursuit pour que je sois plus à la mode; elle éprouve une vraie peine de ne pas me voir bien habillée; je suis forcée de faire plus que je ne voudrais pour ne pas entendre toujours des plaintes; cependant, c'est tout à fait contre mon gré, je déteste la toilette pour moi.

A l'instant je reçois une lettre du Mans. Décidément, notre sœur est mieux, je n'y comprends plus rien. Quel bonheur si le bon Dieu voulait bien nous la conserver

Mais, je suis surprise de certaines de ses réflexions. Où a‑t‑elle été chercher que je trouvais que vous ne m'écriviez pas assez souvent ? C'est sans doute parce que je disais dernièrement à Pauline que j'attendais impatiemment de vos nouvelles.

Et aussi, elle pense que je désire de grandes souffrances, parce que je lui ai dit que j'aimerais mieux, si j'avais le choix, mourir d'une maladie lente. Mais les grandes souffrances, non, je n'ai pas assez de vertu pour les désirer, je les redoute !

Ensuite, Marie ayant raconté à Pauline qu'elle allait tous les quinze jours chez Mme X., cela déplaît à la tante. I1 n'y a pourtant pas de mal, elles sont là une dizaine de jeunes filles, toutes bien élevées, qui s'amusent entre elles. I1 faut donc s'enfermer dans un cloître ? On ne peut pas, dans le monde, vivre comme des loups ! Dans tout ce que « la sainte fille » nous dit, il y a à prendre et à laisser. D'abord, je ne suis pas fâchée que Marie trouve un peu de distraction, cela la rend moins sauvage, elle l'est déjà tant.

C'est Melle S. qui a organisé ces petites réunions pour sa « belle nièce , » qui se morfond d'ennui. Mme X. n'avait jamais pu se décider à fréquenter le « petit » monde, elle espérait qu'ayant son hôtel dans une rue aristocratique, elle finirait par amollir le cœur du « grand » monde. Mais non, il l'a plus dur qu'elle ne le supposait et c'est un silence de mort dans son beau salon.

Elle m'a raconté qu'elle avait enfin pu obtenir, cette année, de promener sa nièce avec ses cousines et d'autres demoi­selles de ses connaissances, mais jamais sa belle‑sœur ne s'en consolera; ses millions font son tourment.

C'est bien vrai qu'on n'est jamais heureux en ce monde; j'en connais d'autres qui sont arrivés à une grande fortune et qui sont malheureux à cause de cela même.

Pour être franche, j'aurais autant aimé que Marie n'aille pas là. Mme X me croit trop honorée et moi, je ne le suis pas du tout, au contraire.

Je suis inquiète au sujet de ma petite Thérèse; elle a une oppression depuis quelques mois qui n'est pas naturelle; aussitôt qu'elle marche un peu vite, on entend comme un sifflement étrange dans sa poitrine. J'ai consulté; on m'a dit de lui donner un vomitif, je l'ai fait et elle est plutôt pire. Je crois qu'un vésicatoire lui ferait du bien, mais c'est effrayant d'y penser.

Mon Dieu, si je perdais cette enfant, que j'aurais de chagrin ! Et mon mari l'adore !... C'est incroyable tous les sacrifices qu'il fait pour elle, et de jour et de nuit. Je vais revoir le médecin, mais Louis ne veut pas qu'on mette de vésicatoire, c'est pourtant le mieux ce me semble, car elle est bien malade en ce moment.

Adieu, mes chers amis, ne m'écrivez pas de si tôt; vous voyez dans la lettre de ma sœur du Mans qu'elle me dit de faire pénitence.

Je vous embrasse de tout cœur.

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