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De Mme Martin à sa fille Pauline CF 175 - 3 décembre 1876.

 

Lettre de Mme Martin CF 175

 

A sa fille Pauline

3 décembre 1876.

Ma chère Pauline,

Voilà le premier de l'an qui arrive à grands pas, bientôt je vais aller te chercher et j'aurai le bonheur de voir ta tante; tu n'as plus que deux fois à m'écrire d'ici‑là. Nous serons tous bien heureux de te posséder quelques jours. Marie s'en réjouit beaucoup; la petite Thérèse a fait ses petits préparatifs pour « quand Pauline sera là ».  A l'écouter, nous serons tout le temps en fête, peut‑être aurons‑nous la nuit pour nous reposer, mais je crois bien qu'elle voudrait qu'on ne se couche pas !

I1 y a quinze jours, Thérèse qui trouvait Céline si heureuse d'être malade, et désirait tant être à sa place, a été prise, comme elle, d'une très forte fièvre, avec tous les symptômes de la rougeole; grâce à Dieu, au bout de quatre jours, elle était guérie.

En ce moment, tous les enfants sont malades et beaucoup meurent. La petite Moisy a été prise comme tes soeurs; le dimanche, elle était mieux, puisqu'elle a voulu qu'on la descende à table et, le mardi matin, elle était morte; elle avait l'âge de Thérèse.

On demanda à celle‑ci, quand elle fut souffrante :« Es‑tu contente, maintenant, d'être malade comme Céline ? » Mais non, son envie était passée ! Elle répondit en pleurant: « Moi, je voulais être malade gros comme la tête d'une épingle, mais pas comme cela. »

J'avais plusieurs de ses drôleries à te dire pour t'amuser, mais je ne me les rappelle plus, il faudrait que je les note sur‑le‑champ. Une autre fois, je le ferai pour remplir mes quatre pages, cela m'obligera, car quelquefois, je suis bien embarrassée et je ne trouve plus rien, comme aujourd'hui.

Enfin, je me rappelle que dimanche, nous avons fêté la Sainte‑Catherine avec des beignets. Les enfants et même Marie comptaient bien s'amuser, mais moi, j'ai dit: « Nous n'aurons pas de plaisir, Pauline n'est pas là. » Marie s'est récriée: « S'il faut qu'on se prive de tout parce que Pauline n'est pas là !... C'est déjà bien assez de ne pas l'avoir. »

Je ne m'étais pas trompée, on n'a pas eu de plaisir, presque tous les beignets sont restés; on avait trop bien dîné, il n'y avait plus de place, la fête a été manquée.

Sur l'entrefaite, j'ai entendu sonner le sermon, à sept heures; je ne devais pas y aller, à cause de la sainte Catherine, mais comme nous regardions nos beignets sans pouvoir les manger, j'ai dit: « Je pars. » Marie m'a répondu:  « Faut‑il que j'y aille aussi ?—Non, reste à manger tes beignets, si tu peux ! » Puis, je suis montée à ma chambre pour m'habiller. Voilà Marie prise d'un remords de conscience qui monte aussi, et nous sommes parties fêter Sainte‑Catherine au sermon !

Il faut que je te conte deux faits de cette semaine. Je t'ai parlé déjà d'un pauvre homme que nous connaissons depuis le printemps, et qui était dans la plus profonde misère, puisqu'il n'avait pas d'asile et couchait dans une grange, dont la porte était à claire‑voie, de sorte qu'il a eu les doigts et les pieds gelés.

Personne ne s'occupait de lui, il ne demandait rien et allait seulement à la porte de la caserne pour avoir un peu de soupe; il mourait de faim. Ton père l'avait remarqué à la porte de l'Hôtel de France, dans un état si misérable et un air si doux, qu'il s'était intéressé à lui.

Moi, j'ai voulu en savoir plus long, j'ai à mon tour accosté le bonhomme, l'ai amené chez nous et questionné. J'ai découvert alors qu'il était à peu près en enfance et qu'il végétait sans secours. Je l'ai prié de venir ici toutes les fois qu'il aurait besoin de quelque chose, mais jamais il n'est venu.

Enfin, au commencement de l'hiver, ton père le rencontre, un dimanche, qu'il faisait très froid, il avait les pieds nus et grelottait. Pris de pitié pour cet infortuné, il a commencé toutes sortes de démarches pour le faire entrer à l'Hospice. Combien de pas il a faits et que de lettres il a écrites pour avoir son extrait de Baptême ! et des pétitions ! Mais tout cela était en pure perte car on a découvert que le bonhomme n'avait que soixante‑sept ans, trois de moins que l'âge requis.

Cependant, ton père ne s'est pas tenu pour battu, il avait cette cause à cœur, et il a dressé de nouveau toutes ses bat­teries pour le faire entrer aux Incurables. Le pauvre homme a une hernie, mais d'habitude on n'y est pas reçu pour si peu et je n'espérais rien. Finalement, il y est entré mer­credi dernier, contre toute espérance. Ton père a été le dénicher dans sa grange, mardi soir, et le lendemain matin, il l'a installé. I1 a revu le vieillard aujourd'hui, qui pleurait de joie de se trouver si parfaitement heureux; malgré son esprit affaibli, il s'efforçait de remercier et de prouver sa reconnaissance.

L'autre histoire est plus triste. Lundi dernier, après la Messe de six heures, ton père, Marie et moi, nous sortions de l'église et traversions le marché, lorsque nous entendons des cris affreux. Nous nous dirigeons, remplis d'effroi, de ce côté et, par une fenêtre ouverte, nous voyons une dame qui avait l'air affolée. Son mari venait de tomber à terre, raide‑mort.

On a été chercher prêtre et médecin, mais il n'était plus temps. La veille, il s'était couché bien portant, et je lui avais parlé samedi matin.

C'est M. X., négociant en mercerie, il avait l'âge de ton père; c'était un fort et beau monsieur, qui s'estimait  plus que le bon Dieu; il avait toutes sortes d'honneurs civils, tels que: conseiller municipal, président du Tribunal de Commerce, etc. Tout est fini. C'est bien triste de mourir ainsi, surtout quand on ne pratique point sa reli­gion.

Il y a toutes les semaines des morts subites ici, on ne risque rien de se tenir prêt.

Je ne pense pas que ces histoires t'amusent beaucoup; mais, tu sais, il faut que je remplisse mes quatre pages; je ne puis te parler politique, cela t'intéresserait moins encore !

Maintenant, je vais me disposer à aller me coucher, mais avant, j'ai encore bien à faire. Adieu, ma Pauline, embrasse bien ta tante pour moi.

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