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De Mme Martin à Mme Guérin CF 184 - 18 janvier 1877.

 

Lettre de Mme Martin CF 184

 

 A sa Belle‑Sœur 18 janvier 1877. J'ai reçu lundi une lettre du Mans, où ma soeur trace quelques lignes au crayon. Elle me dit que son état est toujours le même, que les progrès du mal sont insensibles. Elle ajoute que la Communauté a reçu les oies et que je ne puis savoir le plaisir qu'elles ont fait, qu'on en parle aux récréations. Elle ajoute: « Pour moi, je ne désire plus rien que la vie éternelle... Je ferai toutes les commissions pour le Ciel... Bonjour aux chers parents de Lisieux. Je n'en puis déjà plus d'avoir écrit ces lignes. » Pauline me dit que la Supérieure et la première Maîtresse se sont entendues pour qu'elle voie sa tante tous les matins, vers sept heures et demie. Le bulletin de Pauline est excellent, elle sera Enfant de Marie le 2 février. Sa tante a confié à Marie que si sa soeur continuait, elle aurait, à la distribu­tion des prix,  « la couronne blanche ». C'est une couronne de roses blanches—la plus haute récompense qui soit et ne se donne presque jamais. Marie ne l'a vue accorder qu'une fois en neuf ans. Maintenant, il faut que je réponde à votre bonne lettre; je vois que vous vous préoccupez beaucoup de moi. Mon état n'a pas changé depuis que je vous ai vue, je ne souffre presque pas, seulement les ganglions du cou sont enflés. Nous n'avons pas vendu notre fonds; nous avons pris des informations sur les acheteurs et c'est tout ce qu'on peut imaginer de pire. Ce monsieur a déjà fait perdre trente mille francs empruntés par petites sommes à de malheureuses ouvrières, qui avaient confiance en lui; et nous avons su plusieurs autres faits de ce genre. Je suis contente que le marché ne se soit pas conclu; ces gens‑là nous auraient occasionné de grands désagré­ments; de toutes les façons, j'aime mieux quitter tout doucement. Je vais y être forcée d'ailleurs, je n'ai plus de commandes. Léonie avait commencé une lettre pour vous, mais en est restée là; il faut pourtant qu'elle vous écrive. Marie lui donne des leçons avec Céline et en est contente. Hier, elle a dit à Marie:  « Moi, je veux écrire à ma tante du Mans, avant qu'elle ne meure et lui donner mes commissions pour le Ciel; je veux qu'elle demande pour moi au bon Dieu la vocation religieuse. » Marie a feint de se moquer d'elle pour voir ce qu'elle allait répondre, mais elle a persisté et dit: « Que tout le monde se moque de moi, ça m'est égal, mais je veux lui dire cela avant qu'elle ne meure. » Enfin, aujourd'hui, elle a écrit sa lettre toute seule, sans qu'on lui dise un mot pour lui donner une idée. En voici le contenu: « Ma chère tante, je garde toujours comme une relique l'image que vous m'avez donnée. Je la regarde tous les jours comme vous me l'avez dit, pour devenir obéissante. Marie me l'a encadrée. « Ma chère tante, quand vous serez au Ciel, demandez au bon Dieu, s'il vous plaît, qu'il me fasse la grâce de me convertir, et aussi qu'il me donne la vocation de devenir une vraie religieuse, car j'y pense tous les jours. Je vous en supplie, n'oubliez pas ma petite commission, car je suis sûre que le bon Dieu vous exaucera. « Au revoir, ma chère tante, je vous embrasse de tout mon cœur.  Votre nièce bien affectionnée.. » Que dites‑vous de cela ? Moi, j'en suis très surprise. Mais où va‑t‑elle chercher ces idées‑là ? Ce n'est certes pas moi qui les lui mets dans la tête, je suis même bien persuadée qu'à moins d'un miracle, jamais ma Léonie n'entrera en Communauté. C'est son avenir qui m'inquiète le plus. Je me dis: « Que deviendra‑t‑elle si je viens à lui manquer ? » Je n'ose y penser. Mais je vous assure que cette petite lettre réveille mon courage et je me prends à espérer que, peut‑être, Dieu a des vues de miséricorde sur cette enfant. S'il ne fallait que le sacrifice de ma vie pour qu'elle devienne une sainte, je le ferais de bon cœur. Nous avons eu une belle cérémonie lundi, pour la trans­lation des soldats tués au combat d'Alençon, le 15 janvier 1871. Toute la ville était sur pied; cela a duré cinq heures. Notre Maire en est revenu si fatigué qu'il s'est couché et n'a pu se rendre à la Préfecture pour le dîner officiel. Sa femme croyait qu'il dormait bien, mais elle s'est aperçue que son sommeil n'était pas naturel; elle a envoyé chercher le médecin qui n'a jamais pu le réveiller. I1 dort toujours depuis lundi, son sommeil va sans doute finir avec sa vie, du moins les médecins le disent: il est paralysé et a une congestion. I1 paraît qu'il est perdu. C'est bien triste de mourir en dormant; pour moi, j'aime mieux être bien éveillée et voir la mort venir. Il est temps que je finisse, voilà assez longtemps que je suis à écrire cette lettre; je m'y suis remise bien des fois, car j'ai été souvent dérangée. Pendant que je vous écrivais, j'ai vu Mme Z . qui va demain au grand bal donné à la Préfecture; elle m'en a raconté de bien des sortes au sujet de son bal ! Adieu, je vous embrasse avec affection.

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