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De Mme Martin à sa belle soeur CF 186 - 28 janvier 1877.

 

Lettre de Mme Martin CF 186

 

A sa Belle‑Soeur 28 janvier 1877. J'ai reçu votre lettre ainsi que la dépêche; vous vous donnez vraiment beaucoup trop de peine pour moi, j'en suis toute confuse, je ne mérite pas qu'on s'occupe tant de moi; ma vie n'est pas si précieuse, si je meurs, il n'y aura pas plus de malheur pour moi que pour une autre. I1 y en a tant qui s'en vont et qui voudraient bien rester, qui se croient utiles et que le bon Dieu juge bon de prendre, parce qu'après leur mort, tout n'en ira que mieux. Cela ne m'empêche pas de bien prier pour que la Sainte Vierge me guérisse, j'attends avec grande impatience un pèlerinage pour Lourdes et certainement, si je suis nécessaire à ma famille, je guérirai, car ce n'est pas la foi qui me manque. Ce n'est pas non plus l'envie de vivre qui me fait défaut; l'avenir me souriait depuis quelque temps. Ma maladie a jeté un peu d'eau sur le feu, mais il n'est pas encore complètement éteint. J'ai reçu des nouvelles du Mans mardi, ma soeur va toujours de même La première Maîtresse, qui m'écrit pour me remercier des oies, me dit qu'on n'y comprend plus rien; cependant l'enflure monte toujours, mais très lentement. La Maîtresse me fait des éloges on ne peut plus flatteurs sur Pauline, enfin c'est une perfection. Vous me demandez, ma chère soeur, une chose qui me coûte beaucoup, c'est d'aller trouver le médecin sans avoir besoin de lui. Ne m'a‑t‑il pas dit qu'il n'y avait rien à~ faire et que les remèdes étaient ordonnés pour faire plaisir aux malades ? J'en ai assez ! Vous voulez qu'il constate si le mal a fait des progrès ? Pour cela, je puis mieux vous rensei­gner que lui, car je le sais beaucoup mieux. Il me demandera, comme il l'a fait, quand je suis allée le voir avec mon frère, mon avis là‑dessus, parce qu'il n'y a pas assez de progrès pour qu'il puisse se rappeler d'une consultation à l'autre. Quand je les lui aurai signalés, ces progrès, que voulez‑vous qu'il me dise ? Il ne parlera pas de l'opération, bien certainement, elle est moins nécessaire que jamais. Enfin, si cependant vous tenez à ce que j'aille le consulter, je ne veux pas vous contrarier, vous qui êtes si bonne pour moi; c'est pourtant un rustique personnage, qui ne me plaît guère; il faut qu'il y ait grande nécessité pour que j'adresse la parole à cet homme‑là. Tenez, si vous le voulez, on ne parlera plus de ma maladie; ça commence à devenir ennuyeux, laissons‑la donc de côté et entretenons‑nous de choses plus gaies. Je vois que vous avez pris notre Maire pour un homme mort; je ne vous avais pas dit qu'il était mort, mais qu'il dormait toujours. C'était vrai, cela a duré jusqu'à samedi; après quoi, il a reconnu le docteur; il est paralysé et ne peut presque pas parler; on disait hier qu'il était plus mal. Enfin il n'est pas mort. Malheureusement pour lui et sa famille, il doit beaucoup; sa femme le ruine avec son luxe. Sans sa place de quinze mille francs il n'aurait rien, mais voilà la place perdue ! S'il meurt, sa veuve aura cinquante mille francs d'une assurance sur la vie qu'il a prise. Je les croyais bien riches: « Tout ce qui brille n'est pas or ! » Je n'attends pas de nouvelles du Mans pour vous envoyer cette lettre, j'ai déjà trop tardé à vous répondre, vous allez me croire bien indifférente. Je vous embrasse de tout cœur, ma chère soeur, et je vous remercie mille fois; j'irai tout de même voir le médecin, pour vous faire plaisir. Bien des amitiés à tous.

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