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De Mme Martin à Pauline CF 188 - 13 février 1877.

 

Lettre de Mme Martin CF 188

 A sa fille Pauline

13 février 1877,

Ma chère Pauline,

J'ai reçu ta lettre ce matin, j'ai bien vu que tu croyais que je l'enverrais à Lisieux, à cause de tous les compliments que tu y fais pour ton oncle et ta tante. Ne te donne pas tant de mal une autre fois, je ne les enverrai plus, quoique ta tante de Lisieux m'ait dit que cela l'amusait beaucoup. Ainsi donc, écris‑moi comme par le passé, à cœur ouvert; cela me plaira mieux.

Je vois avec peine que ta tante va toujours très mal, je suis désolée qu'elle languisse aussi longtemps; cependant le bon Dieu fait bien tout ce qu'il fait, c'est pour la purifier entièrement et qu'elle n'ait plus la moindre imperfection à expier.

Cette après‑midi, comme j'étais avec Marie à faire mon heure d'adoration, j'ai vu Melle Pouplain qui demeure au Mans, tout près de la Visitation. I1 m'est venu alors cette idée: ma soeur avait envie de manger de l'oie cuite à Alençon; il m'en reste encore un peu; si je priais cette bonne demoiselle de se charger de ma commission ?

Et c'est ce que j'ai fait. J'ai profité de l'occasion pour lui envoyer aussi des pastilles de gomme et un rouleau de pain d'épices. Je ne sais si elle aimera cela, si je savais donc ce qui lui ferait plaisir !

Qu'est‑çe que je vais te dire encore, ma chère Pauline ? Je ne sais vraiment trop; j'ai perdu toutes mes pensées; on entend un tapage d'enfer dans la rue, c'est la retraite aux flambeaux. Maintenant, c'est une troupe de masques qui poussent des sifflements stridents. Je crois vraiment que ce sont des démons en personne !

Peut‑on se donner de semblables divertissements, pour se couvrir le lendemain la tête de cendres et faire quarante jours de pénitence, mais je suppose que ces gens‑là n'y songent guère.

Quant à nous, notre carnaval n'a pas été très gai; cepen­dant nous avons fait un peu plus qu'à l'ordinaire; ce soir Louise a fait des beignets; les beignets mangés, nous sommes allés au sermon.

La  petite Thérèse que nous y avions emmenée s'est ennuyée passablement. Elle disait:  « C'est plus beau que d'habitude, mais ça m'ennuie quand même ». Nous avons eu un superbe sermon, c'est dommage qu'elle n'y comprenait rien; c'était de l'hébreu pour ce pauvre bébé. Elle en a poussé des soupirs ! Cette enfant est trop petite pour d'aussi longues cérémonies, mais c'est bien ennuyeux de rester à la maison à cause d'elle, un jour comme celui‑ci. Enfin, elle a pu se dédommager avec la retraite aux flambeaux !

Il est neuf heures, les petites sont montées se coucher. Cela me semble bon, car elles en ont fait du vacarme... Jusqu'à ton père qui s'en mêlait; il n'y avait que Léonie et moi qui étions tranquilles comme des images !

Malgré sa tranquillité, cette enfant me donne bien des

soucis. Quand mes yeux se portent sur elle, j'éprouve une peine extrême, elle fait toujours ce que je ne voudrais pas, plus elle grandit, plus cela me fait souffrir.

Marie me disait tantôt: « Quand Pauline est là, tout est plus gai. » Puis elle souriait à la pensée que bientôt elle te verrait.

Elle désire beaucoup une lettre de toi, écris‑lui dimanche? mais je ne veux pas que tu le fasses pour moi, je te le défends, tu as trop peu de temps; la lettre à Marie me suffira.

Remercie bien de ma part Sœur Marie‑Louise de Gonzague de la bonté qu'elle a de me donner des nouvelles de ta tante et des paroles si affectueuses qu'elle m'adresse et qui me touchent extrêmement.

Je vais être obligée de terminer, ma chère Pauline, j'ai encore à écrire à ta tante et je ne vois plus rien de bien inté­ressant à te dire; je ne connais rien d'amusant de Thérèse, sinon ce petit détail qui me revient à la mémoire:

Un matin, je voulus l'embrasser avant de descendre; elle paraissait profondément endormie, je n'osais donc la réveiller, quand Marie me dit: « Maman, elle fait semblant de dormir, j'en suis sûre. » Alors, je me penchai sur son front pour l'embrasser; mais elle se cacha aussitôt sous sa couverture en me disant d'un air d'enfant gâtée: « Je ne veux pas qu'on me voie. » Je n'étais rien moins que contente, et le lui fis sentir.

Deux minutes après, je l'entendais pleurer, et voilà que bientôt, à ma grande surprise, je l'aperçois à mes côtés Elle était sortie toute seule de son petit lit, avait descendu l'escalier pieds nus, embarrassée dans sa chemise de nuit plus longue qu'elle. Son petit visage était couvert de larmes: « Maman, me dit‑elle, en se jetant à mes genoux, Maman, j'ai été méchante, pardonne‑moi ! », Le pardon fut vite accordé. Je pris mon chérubin dans mes bras, le pressant sur mon cœur et le couvrant de baisers.

Quand elle s'est vue si bien reçue, elle m'a dit: « Oh ! Maman, si tu voulais m'emmaillotter comme quand j'étais petite ! Je mangerai mon chocolat ici à table. » Je me suis donné la peine d'aller chercher sa couverture, puis je l'ai emmaillottée comme quand elle était petite. J'avais l'air de jouer à la poupée.

Adieu, ma Pauline, je t’écrirai de dimanche en huit pour te dédommager d'une si courte lettre, et je tâcherai que cette fois ce soit plus long En attendant, je t'embrasse de tout mon cœur.

Ta mère qui t'aime tendrement.

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