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De Mme Martin à Pauline CF 192 - 4 mars 1877.

 

Lettre de Mme Martin CF 192

 A sa fille Pauline

4 mars 1877.

Ma chère Pauline,

Ce soir, après les vêpres, je suis allée avec Marie voir une pauvre ouvrière qui est malade, ainsi que son mari, depuis bientôt quatre mois.

En rentrant, j'ai trouvé le paquet contenant les objets de piété que ta chère tante a gardés jusqu'à la fin: son chapelet et la croix qu'elle a baisée avant son dernier soupir, ainsi que son Ecce Homo et aussi de ses cheveux [et sans doute sa circulaire].

Marie et moi nous sommes empressées de lire les lettres. Marie a beaucoup pleuré en lisant la tienne qui m'a vive­ment touchée, mais en même temps consolée. Si tu savais combien cette lettre m'a fait de bien, tu en serais heureuse.

Oui, ma chère Pauline, tu seras une sainte, comme ta tante, j’en ai l'espoir, mais pourtant, elle était bien meilleure que toi à ton âge.

Je l'aimais tant, cette pauvre sœur chérie ! Je ne pouvais me passer d'elle.

Un jour, peu de temps avant qu'elle ne parte au couvent, je travaillais dans le jardin, mais elle n'était pas avec moi; je ne pus rester sans elle et je partis la chercher. Elle me dit: « Comment donc feras‑tu, quand je ne serai plus là ? »  Je lui répondis que je partirais aussi. En effet, je suis partie, trois mois après, mais pas par le même chemin.

J'ai été la voir pour la première fois à son monastère le jour de mon mariage ; je puis dire que j'ai pleuré ce jour‑là toutes mes larmes, plus que je n'avais jamais pleuré dans ma vie, et plus que je ne pleurerai jamais; cette pauvre soeur ne savait comment me consoler

Je n'avais pourtant pas de chagrin de la voir là, non, au contraire, mais j'aurais voulu y être aussi; je comparais ma vie à la sienne et les larmes redoublaient. Enfin, pendant bien longtemps, je n'avais mon esprit et mon cœur qu'à la Visitation; je venais souvent voir ma soeur et là je respirais un calme et une paix que je ne saurais exprimer. Quand je m'en retournais, je me trouvais si malheureuse d'être au milieu du monde, j'aurais voulu cacher ma vie avec la sienne.

Toi qui aimes tant ton père, ma Pauline, tu vas penser que je lui faisais de la peine et que je lui en avais fait le jour de mon mariage ? Mais non, il me comprenait et me consolait de son mieux, car il avait des goûts semblables aux miens; je crois même que notre affection réciproque s'en est trouvée augmentée, nos sentiments étaient toujours à l'unisson et il me fut toujours un consolateur et un soutien..

Mais quand nous avons eu nos enfants, nos idées ont un peu changé; nous ne vivions plus que pour eux, c'était tout notre bonheur, et nous ne l'avons jamais trouvé qu'en eux. Enfin, rien ne nous coûtait plus; le monde ne nous était plus à charge. Pour moi, c'était la grande compensation, aussi, je désirais en avoir beaucoup, afin de les élever pour le Ciel.

Quatre d'entre eux sont déjà bien placés et les autres, oui, les autres iront aussi, dans ce royaume céleste, chargés de plus de mérites, puisqu'ils auront plus longtemps combattu.

Il n'y a que Léonie qui est toujours une croix bien lourde à porter; puisse ta chère tante m'obtenir le changement de cette pauvre enfant, je l'espère toujours. Ce soir, elle est venue me demander de voir les souvenirs de sa tante; Céline et Thérèse les ont regardés en même temps et les ont baisés.

Tu ne me dis pas, ma Pauline, si tu as reçu le vin de quinquina que j'ai expédié mercredi; ne manque pas de me le dire dans ta prochaine lettre; écris‑moi dimanche, afin que je sache si tu es encore à l'infirmerie, cela me préoccupe.

Quand tu verras Mme la Supérieure, remercie‑la pour moi de la bonté qu'elle a eue de m'envoyer les objets ayant servi à ta tante et aussi de sa bonne lettre, qui m'a fait un plaisir extrême.

Je suis bien heureuse qu'elle permette à Sœur Félicité de te ramener le lundi de Pâques. Va‑t‑elle être contente, cette bonne Sœur, de revoir les Clarisses qu'elle aime tant ! Je vais les prévenir de son arrivée, elles en seront également enchantées. J'espère qu'elle obtiendra encore la permission de dîner chez nous.

I1 y aura, le lundi de Pâques, à Alençon, une grande fête qui groupera toute la population. On organise une cavalcade colossale, comme celle d'il y a sept ans. Ce n'est pourtant guère le temps des cavalcades ! Et il a fallu donner pour cela; ces Messieurs du Conseil municipal vont quêter dans toutes les maisons, en disant que c'est pour les pauvres. Oui, « pour les pauvres », qui n'en seront pas plus riches !

Tu ne manqueras pas de me dire l'heure où tu arriveras. C'est moi qui te reconduirai ! ce me sera bien dur de ne plus revoir ta tante, c'était une partie de mon bonheur en ce monde.

J'ai eu énormément d'ouvrage cette semaine, ma chère Pauline, il a fallu s'occuper du deuil, tout mon temps y a passé. Puis, j'ai eu beaucoup de visites, toutes les personnes à qui j'avais fait part de la mort de ta tante sont venues, excepté Mme X.

Et dire que nous n'avons fait que du bien à ces gens‑là, autant qu'il nous a été possible Je crois que c'est pour cela qu'ils ne nous aiment pas et surtout parce que nos convictions sont si éloignées des leurs ! C'est une montagne qui nous sépare.

Si je pouvais donc te dire quelque chose qui t'intéresse; c'est sans doute de ta petite soeur qu'il faudrait te parler ?

Elle est toujours très mignonne et intelligente au possible. Elle tient à savoir quel jour elle vit; ainsi, le matin, à peine a‑t‑elle les yeux ouverts, elle me demande quel jour c'est. Ce matin, encore, elle me disait: « C'est aujourd'hui dimanche, c'est demain lundi, puis après mardi »., Et ainsi de suite, elle connaît tous les jours et ne s'y trompe plus.

Mais le plus curieux est son chapelet de  « pratiques » qui ne la quitte pas une minute; elle en marque même un peu trop car, l'autre jour, trouvant dans sa petite tête que Céline avait mérité un reproche, elle a dit: « J'ai dit une sottise à Céline, il faut que je marque une  « pratique » Mais elle a vu tout de suite qu'elle se trompait; on lui a fait remar­quer qu'au contraire, il fallait vite en ôter une. Elle a repris: « Oh ! bien, je ne puis pas trouver mon chapelet ! »

L'autre jour elle était chez l'épicier avec Céline et Louise, elle parlait de ses pratiques et discutait fort avec Céline, la dame a dit à Louise: « Qu'est‑ce qu'elle veut donc dire, quand elle joue dans le jardin on n'entend parler que de pratiques. Mme Gaucherin avance la tête par sa fenêtre pour tâcher de comprendre ce que veut dire ce débat de pratiques... »

Cette pauvre petite fait notre bonheur, elle sera bonne. on voit déjà le germe, elle ne parle que du bon Dieu; elle ne manquerait pas pour tout à faire ses prières. Je voudrais que tu la voies réciter de petites fables, jamais je n'ai rien vu de si gentil, elle trouve toute seule l'expression qu'il faut donner et le ton, mais c'est surtout quand elle dit:  « Petit enfant à tête blonde, où crois‑tu donc qu'est le bon Dieu ? » Quand elle en est à: « Il est là‑haut dans le Ciel bleu, » elle tourne son regard en haut avec une expression angélique, on ne se lasse pas de le lui faire dire tant c'est beau, il y a quelque chose de si céleste dans son regard qu'on en est ravi !...

Céline et Thérèse sont inséparables, on ne peut voir deux enfants s'aimer mieux; quand Marie vient chercher Céline pour faire sa classe, cette pauvre Thérèse est tout en larmes. Hélas ! que va‑t‑elle devenir, sa petite amie s'en va !... Marie en a pitié, elle la prend aussi et cette pauvre petite s'assied sur une chaise pendant deux ou trois heures; on lui donne des perles à enfiler ou un chiffon à coudre, elle n'ose bouger et pousse souvent de gros soupirs. Quand son aiguille se désenfile, elle essaie de la renfiler, c'est curieux de la voir, ne pouvant y parvenir et n'osant déranger Marie; bientôt on voit deux grosses larmes qui coulent sur ses joues... Marie la console bien vite, renfile l'aiguille, et le pauvre petit ange sourit au travers de ses larmes...

Le temps ne m'a pas paru long, ma chère Pauline, voilà dix heures et demie qui sonnent, je croyais qu'il n'était que neuf heures. J'écris depuis six heures et demie, voilà ma quatrième lettre: j'ai écrit à Lisieux, à l'oncle de Paris. et à Alphonsine, puis à toi.

Adieu, je t'embrasse comme je t'aime.

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