Imprimer

De Mme Martin à Mme Guérin CF 193 - 12 mars 1877.

 

Lettre de Mme Martin CF 193

 A sa Belle‑Sœur

12 mars 1877.

...Je crois que ma soeur m'a obtenu une grande grâce. Vous saviez que je ne pouvais avoir aucune influence sur Léonie, elle me fuyait... J'avais essayé tous les moyens, rien n'y faisait ! Elle était fascinée par la bonne qui, pourtant, la rendait très malheureuse à mon insu. C'est Marie qui a tout découvert et m'a tout confié.

J'ai bien souffert, je vous assure, ne m'expliquant pas une conduite aussi étrange de cette enfant, aussi je ne trouvais pas nécessaire que je vive, ne pouvant lui être utile en rien. Mais depuis samedi, tout est changé, et d'une manière si inespérée que je n'en reviens pas.

Je n'ai pas le temps de vous donner de longs détails, mais tout ce que je puis vous dire, c'est qu'elle ne veut plus me quitter. Je m'en occupe exclusivement, ainsi que Marie. L'autre a perdu pour toujours son empire. Je fais de Léonie ce que je veux: avant, je ne pouvais la décider à s'habiller pour sortir; elle s'est mise en toilette, hier et aujourd'hui, pour venir avec moi et veut me suivre partout. Elle est désolée, ce matin, parce qu'elle n'a pas été assez longtemps avec moi et me demande quand est‑ce que cette lettre va être finie pour me parler et s'asseoir à côté de moi.

J'ai reçu votre bonne lettre impatiemment attendue; je vois donc qu'il n'y a pas d'espoir pour moi du côté de la médecine, mais pourtant, je désire vivre, surtout maintenant, pour commencer à élever ma Léonie.

Oui, j'ai l'espoir que la Sainte Vierge me guérira, mais je tiens toujours à attendre un pèlerinage; je n'irai isolément qu'en désespoir de cause. Ne croyez pas que ce soit par économie, non, mais j'ai plus de confiance comme cela. Je ne veux pas non plus y aller avec Louis; par bonté, il voudrait me promener de ville en ville pour me rendre le voyage plus agréable et je ne serais pas guérie !

Je guette un pèlerinage du côté du Mans; j'emmènerai mes trois filles aînées et la Sainte Vierge me guérira, car elles prieront tant pour moi que cette bonne Mère ne pourra jamais nous refuser

Je retournerai dans six mois, si je n'obtiens rien cette fois: plus je serai malade, plus j'aurai d'espoir.

Je n'accepte pas vos conventions pour les souvenirs de ma sœur; d'abord parce que je les garderais trop longtemps et vous en seriez privée, car je ne mourrai pas de sitôt. Quant à vous les rendre toutes après ma mort, les enfants ne le voudraient pas: elles y tiendraient trop.

Je vous enverrai la croix, l'Ecce Homo, la moitié des cheveux et des images, je garderai le chapelet.

J'ai reçu le journal dimanche dernier. Je croyais que c'était l'annonce d'un pèlerinage que vous vouliez me signaler. J'avais beaucoup cherché, je ne trouvais rien d'intéressant. Enfin je me suis dit: ils ne m'ont pas envoyé ce journal sans un motif, cherchons bien attentivement. Et j'ai trouvé.

Nous avons été bien touchés en lisant ce que vous nous écrivez au sujet de Jeanne. Quel bon cœur elle a et comme elle comprend et sent déjà les choses ! C'est extraordinaire chez une enfant de neuf ans.

Envoyez‑moi bientôt une lettre. Cela me déplaît pourtant de vous mettre si souvent à contribution, mais vous savez que, maintenant, je n'ai plus que vous.

Retour à la liste des correspondants