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De Mme Martin à Pauline CF 194 - 12 mars 1877.

 

Lettre de Mme Martin CF 194

 A sa fille Pauline

12 mars 1877.

Ma chère Pauline,

Ta lettre à Marie nous a surpris au‑delà de tout ce que je puis te dire et en même temps comblés de joie. Est‑ce possible que tu aies eu le bonheur de revoir ta tante en rêve et de lui parler ? O ma Pauline, c'est là une faveur qui n'a point de prix. Oui, il est certain que le bon Dieu t'a accordé là une grâce privilégiée. Aujourd'hui, mon esprit n'habite plus la terre, il voyage dans des sphères plus élevées et je ne vais pas pouvoir t'entre­tenir des choses d'ici‑bas. Mais, hélas ! comme il est trop borné pour parler des merveilles du Ciel, je ne sais rien dire. Je crois avoir obtenu une grande grâce par les prières de ta tante; je lui avais tant recommandé ma pauvre Léonie dès son entrée au Ciel que je crois en sentir les effets. Tu sais comment était ta soeur: un esprit d'insubordi­nation, n'ayant jamais voulu m'obéir que par force, faisant, par esprit de contradiction, tout le contraire de ce que je désirais, quand même elle en aurait eu le désir, enfin, n'obéissant qu'à la bonne. J'avais essayé de tous les moyens en mon pouvoir pour l'attirer vers moi: tout avait échoué jusqu'à ce jour, et cela était le plus grand chagrin que j'aie jamais eu de ma vie. Depuis que ta tante est morte, je l'ai suppliée de me rendre le cœur de cette pauvre enfant et, dimanche matin, j'ai été exaucée. Je l'ai maintenant aussi complètement qu'il est possible, elle ne veut plus me quitter un instant, m'embrasse à m'étouffer, fait tout ce que je lui dis sans répliquer, travaille à côté de moi toute la journée. La bonne a perdu entièrement son autorité, et il est certain que jamais plus elle n'aura d'empire sur Léonie, de la manière dont les choses se sont passées. Elle a trouvé le coup rude, elle a pleuré et gémi quand je lui ai dit de partir immé­diatement, que je ne voulais plus l'avoir sous les yeux Elle m'a tant suppliée de rester que je vais attendre encore quelque temps, mais elle a la défense d'adresser la parole à Léonie. Maintenant, je traite cette enfant avec tant de douceur que j'espère arriver, peu à peu, à la corriger de ses défauts. Elle est venue, hier, se promener avec moi et nous sommes allées aux Clarisses .Elle m'a dit tout bas : « Demande donc, Maman, que celles qui sont cloîtrées prient pour moi afin que je sois religieuse » Enfin, tout va bien, espérons que cela continuera. Puisque, ma chère Pauline, tu es si favorisée de ta tante, prie‑la pour qu'elle me guérisse du mal que tu sais. Je désire maintenant, plus que jamais, rester avec vous, c'est plus nécessaire pour Léonie que pour les plus petites; enfin, il est certain que, si c'est aussi utile que je le crois, la Sainte Vierge me guérira. J'irai certainement à Lourdes cette année, je voudrais bien me joindre à un pèlerinage, mais il n'y en aura pas pour notre diocèse. Si tu pouvais savoir s'il y en aura un au Mans, nous irions toutes: c'est‑à‑dire Marie, toi et Léonie, et je suis sûre de revenir guérie; vous prierez si bien pour moi que vous serez exaucées. Je me recommande aussi beaucoup à saint Joseph, j'ai grande confiance en lui; joins tes prières aux nôtres, dans ce mois consacré à l'honorer; il intercédera auprès de la Sainte Vierge qui vous rendra votre mère. Ne t'afflige pas de ce que je te dis, ma chère Pauline, si je savais que tu t'en fasses de la peine, je ne te dirais rien et le bon Dieu ne serait pas content de toi, ce serait manquer de confiance. Abandonnons‑nous à sa bonté, à sa miséricorde, et il arrangera tout pour le mieux. Sois toujours sans inquiétude au sujet des souffrances que tu pourrais supposer que je ressens. Je souffre très peu, puis­que je dors sans me réveiller, mais cela n'empêche pas que le mal ne soit là, menaçant. Je ne te dirais pas cela si tu n'avais pas eu la vision si consolante de ta chère tante, et je sens le besoin que tu pries pour moi avec amour et confiance. Ta bonne tante de Lisieux fait prier de tous côtés pour obtenir ma guérison (Mme Guérin se rendit au parloir du Carmel de Lisieux demander à Mère Marie de Gonzague une neuvaine pour la guérison de Mme Martin). Si tu savais comme elle est bonne, c'est vraiment pour moi une soeur chérie. Ecris‑lui le plus tôt possible, cela lui fera grand plaisir ainsi qu'à ton oncle. Parle‑leur de ta tante, ils l'aimaient bien aussi, ils me supplient de leur faire savoir tous les plus petits détails que tu pourras leur donner. Je n'ai pu faire autrement que de leur envoyer la lettre que tu as écrite à Marie, la semaine dernière, et je leur ai recommandé de me la retourner immédiatement, mais ils m'ont répondu qu'ils voulaient la copier et que je l'aurais la prochaine fois. Jeanne a pleuré à chaudes larmes, tous en auraient bien fait autant. Ne m'en veux pas, ma Pauline, d'avoir envoyé tes lettres, c'est fini maintenant, du reste, il n'y a plus de sujet. Tu m'écriras encore une fois d'ici Pâques; il faudra que tu m'annonces l'heure de ton arrivée, si c'est à sept heures et demie du matin, ou à deux heures et demie; il n'y a pas de train entre ceux‑là, je m'en suis informée. Tu emporteras tout ce que tu as à raccommoder. Je me fais une grande fête de te voir, tu auras tant de choses à nous dire et nous aussi à te raconter. Adieu, ma chère Pauline, je t'embrasse comme je t'aime.

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