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De Mme Martin à Mme Guérin CF 197 - 12 avril 1877.

 

Lettre de Mme Martin CF 197

 

 A sa Belle‑Sœur 12 avril 1877. J'ai reçu votre lettre qui m'annonçait M. Maudelonde pour vendredi, aussi quel n'a pas été mon étonnement de le voir arriver la veille, à trois heures. Par surcroît de malheur, j'étais seule, tout le monde était en promenade; il fallait aller aux provisions et faire la cuisine. J'ai fermé la porte et je suis partie aux emplettes. Enfin, vers quatre heures, la bonne est rentrée; elle avait laissé les enfants chez une dame qui les avait retenues de force, il a fallu retourner les chercher jusqu'au bout de la ville, dans la soirée. A cinq heures, elles étaient de retour, et à six heures mon dîner était prêt. J'étais contente de moi, j'avais bien travaillé et on a trouvé ma cuisine excellente. J'avais en effet un gentil dîner et, tout en le faisant, je me disais: «  Comment donc feraient‑elles si je n'étais plus là ? » Il me semble que c'est impossible que je puisse m'en aller; alors, je crois que je dois rester et que je resterai. Je suis comme toutes les personnes que j'ai connues, ne voyant pas elles‑mêmes leur état; il n'y a que les autres à y voir clair, et on demeure stupéfait de ce qu'elles se promettent un temps indéfini, quand leurs jours sont comptés. C'est vraiment curieux, mais il en est ainsi et je suis comme les autres ! Pauline est donc arrivée le lundi de Pâques, avec un mal de tête qui ne l'a pas encore quittée. Je la garde jusqu'à mardi et je voudrais la garder tout à fait, car il m'est pénible de la renvoyer souffrante. Cependant elle tient beaucoup à rentrer, elle aime la Visitation presque autant que le bon Dieu ! Elle voudrait y aller encore l'année prochaine, je lui avais promis d'y décider son père, qui n'est pas de cet avis, mais j'ai changé d'idée; elle en a assez, il faut qu'elle se repose en attendant qu'elle y retourne tout à fait comme religieuse. J'ai de fortes raisons pour croire que c'est son désir; oh ! si elle savait que je vous dis cela, tout serait perdu. Si j'en ai appris quelque chose, c'est bien contre son gré, le fameux rêve a tout vendu; si vous saviez combien elle se repent de nous en avoir parlé; elle tâche par tous les moyens d'éviter qu'on y fasse allusion. Vous comprenez ce que je veux dire puisque je vous avais envoyé sa lettre, où elle racontait à Marie qu'elle avait écrit à sa tante au Ciel et que celle‑ci lui avait répondu par un songe. Elle l'a vue avec un visage si beau qu'elle n'a jamais pu depuis prier pour elle, tant elle avait l'air d'une âme bienheureuse. Marie a eu l'imprudence de lui répondre d'une façon tout à fait flatteuse pour elle. Moi, de mon côté, j'ai dit là‑dessus ce que je pensais. La Supérieure a lu cela et, dans la crainte que Pauline ne se regarde comme une créature privilégiée, elle l'a rabattue complètement, convenant tout de même que c'était une grâce, mais non une vision. La tourière qui a amené Pauline m'a beaucoup parlé de ma sœur. Elle passait pour une sainte. Non seulement dans le couvent, mais en ville. Tous disaient: « La sainte est morte ! » Et le jour où elle a été exposée à la grille du choeur, une quantité de personnes apportaient des objets pieux à lui faire toucher. Au moment où on la portait au cimetière, rien ne donnait une impression de tristesse, il semblait plutôt que c'était un triomphe; les religieuses ont dit qu'elles n'avaient jamais éprouvé cela. Depuis que Pauline est à Alençon, nous n'avons guère eu beau temps. Enfin, lundi, nous sommes partis à la campagne, la journée a été bonne depuis midi jusqu’à six heures. Mais alors un orage épouvantable a éclaté, nous avions une voiture découverte et, malgré nos parapluies, nous avons été inondés, les enfants n'avaient pas un fil de sec sur elles en rentrant. Pauline avait un joli chapeau tout neuf, qui a été complè­tement perdu. Vous voyez, nous n'avons pas de chance. Nous avons donc eu une très belle cavalcade, qui a fait beaucoup de bruit; il n'y manquait qu'une chose: un roi un peu plus distingué; celui que nous avions avait plutôt l'air d'un palefrenier. Il n'a salué personne, pas même le Préfet qui était venu l'attendre sur le seuil de la préfecture. Il y a eu un bal magnifique pour tous les commerçants, mais les plus haut placés se sont abstenus. Aussi c'est l'anar­chie, actuellement, en ville. Vous allez penser que je n'ai pas grand chose de nouveau à vous dire et vous allez penser vrai. Mais je voudrais bien remplir tout mon papier, j'ai regret du petit bout qui me reste. Que vous dirais‑je maintenant ? Je ne vois plus rien. Je viens de vous conter que je n'ai pas eu de chance dans ma promenade de lundi pour mon chapeau perdu, mais écoutez, il y a de pauvres gens qui ont à déplorer d'autres malheurs ! M. Hommey, banquier, est allé promener son beau‑frère. Voilà qu'en revenant, le cheval culbute la voiture; M. Hom­mey a un trou dans la tête, son beau‑frère a une jambe brisée, et si bien, qu'il a fallu la lui couper le soir. Ne me parlez pas des parties de plaisir quand elles vous coûtent si cher ! J'avais encore quelque chose à vous dire que je ne puis me rappeler, ce sera pour la prochaine fois. En attendant, je vous embrasse comme je vous aime.

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