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De Mme Martin à Pauline CF 198 - 29 avril 1877.

 

Lettre de Mme Martin CF 198

 A sa fille Pauline

29 avril 1877.

Chère Pauline,

Je regrette de ne pas t'avoir écrit dimanche, car je vois qu'il me faudra encore attendre toute une semaine pour avoir de tes nouvelles, et cependant, je suis inquiète de savoir comment va ta pauvre tête; tous les jours, je me dis qu'elle te fait mal et m'attriste.

Je voudrais bien que les trois longs mois qui nous séparent des vacances soient passés, afin que tu te reposes; surtout, ne te surmène pas trop pour tes devoirs; si tu n'as pas de prix, je n'en aurai aucun chagrin, je sais bien que tu fais de ton mieux.

En ce moment, ma Pauline, je n'ai plus l'idée à ce que je fais: c'est grand'mère qui me parle pendant que je t'écris,  c'est la bonne qui arrive avec les petites, et elles font passablement de tapage.

Je crois bien que je vais être obligée d'abandonner ma lettre jusqu'à ce soir, quand tous vont être couchés, puisqu'on ne peut avoir un instant de repos ici. Je suis sûre que tout le pensionnat de la Visitation réuni ne fait pas tant de bruit. Heureusement que j'y ai les oreilles faites !

La bonne a été passer une semaine chez elle, et elle est rentrée vendredi soir. Son père s'en va à grands pas et ne veut point entendre parler de confession, ce n'est cependant pas un impie déclaré.

J'avais bien recommandé à sa fille de prévenir à temps  le prêtre pour qu'il aille le voir et le prépare petit à petit,

mais elle n'a pas voulu; elle est comme sa mère qui dit « qu'on a tout le temps, qu'il n'est pas assez malade ». Cela me révolte au dernier degré, et me met en colère contre elle.

Enfin, me voilà délivrée pour un moment. Léonie, qui me voyait contrainte à tenir conversation avec ta grand'mère tout en écrivant, a eu pitié de moi; elle lui a dit : « Bonne Maman, vous ne pensez donc plus à aller voir Mme Teissier ? » Et aussitôt ta bonne grand'mère est partie, bien contente qu'on lui ait rappelé son oubli.

Bon ! me voici de nouveau persécutée par les petites; cette fois, je laisse ma lettre, car j'en ai mal à la tête. Mon Dieu ! que je suis donc malheureuse qu'il pleuve, sinon toutes seraient à se promener !

Je vois qu'en attendant le beau temps, je ne te dis rien qui vaille, non pas même de s'écrire mais de se penser. J'entends les vêpres qui sonnent, il faut que je te quitte; peut‑être, d'ici ce soir, vais‑je savoir du nouveau...

Nous sommes au soir et je ne sais rien de nouveau, sinon que nous n'avons pu sortir de la journée à cause de la pluie. Ton père a proposé à Marie de la conduire au Cercle Catho­lique, où il y a, ce soir, une petite représentation, elle a refusé; il y en avait une déjà dimanche dernier et elle n'y est pas allée non plus.

Ce qui occasionne la représentation de ce soir est une singulière aventure. Comme il y avait dimanche une très nombreuse société, à cause de M. de Cissay qui devait y prendre la parole, on avait distribué deux cents lettres d'invi­tation pour les « belles dames », et des cartes pour les dames « moins belles » et on avait eu soin de mettre un barrage entre les deux catégories.

Voilà qu’une femme, dont le fils était l'un des principaux acteurs et qui n'avait qu'une carte, a dit: « Si l'on ne veut pas me laisser passer avec celles qui ont des lettres, je m'en vais chercher mon fils, il ne jouera pas. »

Cependant, elle n'a point passé et n'a pas osé emmener son fils, mais il en est résulté un mécontentement général du côté des cartes.

Pour prévenir une insurrection, il est donné aujourd'hui une petite fête, où il n'y a plus de distinction. Ces messieurs sont vraiment bien embarrassés pour plaire à tout le monde. Il est certain que les grandes dames ne viendraient pas, si on ne leur réservait les premières places et, d'un autre côté, cela fait dépit aux mères qui prêtent leurs enfants d'être reléguées au dernier rang. Mais on aura beau faire, c'est dans le ciel seulement que les pauvres pourront être aux premières, sur la terre il n'y faut pas penser.

Je vois que je n'avais pas besoin de tant serrer mes lignes; je n'ai plus rien à te raconter; il faut absolument que je termine là.

J'attends avec impatience de tes nouvelles, dis‑moi surtout si tu as toujours des maux de tête; cela me préoccupe et, je t'en prie, force‑toi à manger, sans quoi tu ne guériras pas, au contraire, le mal redouble quand on est faible.

Tu ne sais pas à quoi je me suis amusée hier dans le jardin ? A compter toutes les fleurs blanches et à désirer qu'elles soient sur la tombe de ta tante; elles me gênent dans le jardin, je ne voudrais plus les y voir.

Adieu, ma Pauline, il me semble qu'il y a un siècle que je ne t'ai vue. J'aurais bien du mal à ne pas aller passer une Journée avec toi au beau temps. Mais, pourtant, l'idée que je ne verrai plus ta tante assombrit le plaisir que j'aurais à ce voyage.

Je t'embrasse de tout cœur.

 

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