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De Mme Martin à Pauline CF 201 - 10 mai 1877.

 

Lettre de Mme Martin CF 201

 A sa fille Pauline

10 mai 1877.

Ma chère Pauline,

Ta dernière lettre était attendue avec beaucoup d'impa­tience, je suis toujours inquiète de ta santé, puis je voulais savoir si tu me parlerais du pèlerinage tant désiré et qui, malheureusement, n'a pas lieu. Je commence à craindre de n'en pas trouver; cependant, c'est bien rare si, vers le mois de septembre, il n'y en a pas quelque part.

Il est toujours bien décidé que tu viendras avec Marie et Léonie; ton père, voyant mon désir, a tout de suite consenti.

Pour la retraite de Marie à la Visitation, tu sais comme il aime peu à se séparer de vous, et il avait d'abord formelle­ment dit qu'elle n'irait pas. Je le voyais si bien décidé que je n'avais pas essayé de plaider la cause, j'ai au contraire approuvé, bien résolue, dans le fond, à revenir à la charge.

Hier soir, Marie se lamentait à ce propos; je lui ai dit: « Laisse‑moi faire, j'arrive toujours à ce que je veux et sans combat, il y a encore un mois d'ici‑là, c'est assez pour décider ton père dix fois. »

Je ne me trompais pas car, à peine une heure après, lorsqu'il est rentré, il s'est mis à parler très amicalement à ta soeur, qui travaillait alors avec activité. « Bon, me dis‑je, voilà le moment !.. ».  Et j'ai insinué mon affaire « Tu désires donc beaucoup faire cette retraite ? » dit ton père à Marie.  « Oui, Papa. —Eh bien ! vas‑y. »

Et lui qui n'aime ni les absences, ni les dépenses, m'affir­mait encore hier: « Je ne veux pas qu'elle y aille et certai­nement elle n'ira pas; on n'en finit plus avec tous les voyages du Mans et de Lisieux. »

Je disais tout comme lui, mais avec une arrière‑pensée; il y a longtemps que je connais la ruse du métier ! Aussi, quand je dis à quelqu'un: « Mon mari ne veut pas,  c'est que je n'ai pas plus envie que lui de la chose. Car, lorsque les raisons sont justes de mon côté, je sais bien l'y décider et je trouve que j'avais une bonne raison de vouloir que Marie aille à la retraite.

I1 est vrai que c'est une dépense, mais l'argent n'est rien quand il s'agit de la sanctification et de la perfection d'une âme et, l'année dernière, Marie m'est revenue toute trans­formée, les fruits durent encore, cependant il est temps qu'elle renouvelle sa provision. Au fond, d'ailleurs, c'est bien aussi la pensée de ton père, et c'est pour cela qu'il a cédé si gentiment.

Je tâcherai de trouver une occasion pour l'envoyer, dès le dimanche ou le lundi matin; pourtant, je n'aime pas qu'on voyage le dimanche sans grande nécessité; puis, j'irai la chercher et je te ferai sortir en même temps.

Maintenant, parlons un peu de Léonie, cette pauvre enfant qui m'a causé tant d'alarmes ! Combien de fois n'ai‑je pas tremblé à la pensée du malheureux avenir qui l'attendait, mais cependant, j'ai toujours espéré, et je crois voir l'aurore de jours meilleurs.

La grâce agit en elle depuis la mort de ta tante, où elle a commencé à me témoigner une affection qui grandit sans cesse. Elle ne peut plus me quitter, elle va même jusqu'à me confier ses plus secrètes pensées, la crainte et l'amour de Dieu pénètrent peu à peu dans son cœur.

Mais si tu savais avec quelle douceur je la traite ! Je suis étonnée de moi. Bien sûr que ta tante m'a obtenu aussi la grâce de savoir m'y prendre. Elle veut communier à la fin du mois de mai et c'est une préparation de tous les jours, de tous les instants Enfin, que le bon Dieu en soit béni !

C'est pourquoi je me sens nécessaire, sinon indispensable, aussi j'espère bien que la Sainte Vierge me guérira. Prie donc bien, ma Pauline, pendant ce beau mois, afin que notre bonne Mère du Ciel nous vienne en aide.

Nos deux chères petites Céline et Thérèse sont des anges de bénédiction, des petites natures angéliques. Thérèse fait la joie, le bonheur de Marie et sa gloire, c'est incroyable comme elle en est fière. C'est vrai qu'elle a des réparties bien rares à son âge; elle en remontre à Céline qui est le double plus âgée. Céline disait l'autre jour: « Comment que cela se fait que le bon Dieu peut être dans une si petite hostie ? » La petite a dit: « Ce n'est pas si étonnant puisque le bon Dieu est tout‑puissant ! »—« Qu'est‑ce que veut dire tout‑puissant ?—Mais c'est de faire tout ce qu'Il veut !... » [lire la version de Thérèse en Ms A 10r°].

J'en aurais bien d'autres à te raconter, je n'ai pas le temps, ce sera pour la prochaine fois.

Au revoir, ma Pauline, à bientôt de tes nouvelles, je t'embrasse de tout mon cœur.

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