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De Mme Martin à Pauline CF 210 - 25 juin 1877.

 

Lettre de Mme Martin CF 210

 A sa fille Pauline

Ma chère Pauline,

25 juin 1877.

Je n'ai pu me détendre d'un sentiment pénible quand je t'ai vue disparaître dans l'omnibus; cela n'a cessé de me poursuivre et cependant, je crois qu'il n'y avait pas sujet de se tourmenter ainsi: tu as dû bien vite rejoindre ton cher couvent, où tu as retrouvé des cœurs amis qui t'ont consolée et aussi le calme dont tu avais besoin après ce voyage.

Nous ne sommes arrivées à Alençon qu'à six heures et demie; le train avait près d'une demi‑heure de retard. Ton père nous attendait depuis une heure, avec les deux petites; il était heureux de nous revoir, bien que très triste. Il avait passé de pénibles moments, depuis jeudi, espérant à toute minute la fameuse dépêche et chaque coup de sonnette lui donnait une émotion.

Il a été bien surpris de me voir revenir aussi gaiement que si j'avais obtenu la grâce désirée; cela lui a redonné du courage et a remis la bonne humeur à la maison.

J'ai toujours un très ferme espoir de guérir et qui ne fait même que s'accroître. Je vois sur la figure de certaines gens, qui sont venus s'informer du résultat de mon pèlerinage, un air d'incrédulité, mais cela ne me déconcerte pas.

D'abord, je ne puis m'empêcher d'éprouver le sentiment de confiance qui m'anime. Je recommence mes neuvaines,             je mets de l'eau de Lourdes toutes les nuits sur ma plaie,

et après cela, je vis dans l'espérance et dans la paix, attendant que l'heure de Dieu soit venue.

J'ai vu hier Melle X. qui m'a avoué—ce que je savais déjà—qu'elle ne croit pas aux miracles; je lui ai dit, cepen­dant, que j'espérais tout de même; elle m'approuve de paroles, mais je vois bien le fond de sa pensée. Eh bien ! moi, je l'attends toujours ce miracle de la bonté et de la Toute‑Puissance de Dieu, par l'intercession de sa Sainte Mère. Non pas que je lui demande de m'ôter complè­tement mon mal, mais seulement de me laisser vivre quelques années pour avoir le temps d'élever mes enfants, et surtout cette pauvre Léonie, qui a si grand besoin de moi et qui me

fait tant pitié.

Elle est moins privilégiée que vous des dons de la nature, mais, malgré cela, elle a un cœur qui demande à aimer et à être aimé et il n'y a qu'une mère qui puisse lui témoigner à tout instant, l'affection dont elle est avide, et la suivre d'assez près pour lui faire du bien.

Cette chère enfant agit avec moi avec une tendresse sans bornes: elle court au‑devant de mes désirs, rien ne lui coûte, elle regarde dans mes yeux pour deviner ce qui pourrait me faire plaisir, elle en fait presque trop.

Mais aussitôt que les autres lui demandent quelque chose, sa figure se rembrunit, son expression change instantanément.

J'arrive peu à peu à lui faire passer cela, bien qu'elle s'oublie souvent encore. Cependant, avec le temps, je suis presque sûre d'arriver à lui faire aimer beaucoup le bon Dieu et à être agréable avec tous.

J'ai omis de te rendre ta timbale. Melle Pauline R. se charge de te la faire passer, ainsi que les rubans que tu me demandes; tu recevras cela cette semaine probablement. Je vais lui remettre le tout aujourd'hui ou demain, ne t'attends donc pas à ce que cet envoi soit accompagné d'une nouvelle lettre.

Tu m'écriras dimanche, je veux savoir dans quelles dispo­sitions d'esprit tu te trouves, et si tu es encore fâchée contre la Sainte Vierge qui n'a pas voulu te faire « sauter de joie ». Je viens de l'écrire à Lisieux, elle nous a dit à tous, comme à Bernadette: « Je vous rendrai heureux, non pas en ce monde, mais en l'autre. »

Ainsi, n'espère pas beaucoup de joies sur la terre, tu aurais trop de déceptions; pour moi, je sais par expérience à quoi m'en tenir sur les joies de la terre, et si je n'espérais pas celles du ciel, je me trouverais bien malheureuse.

Je n'ai pas le temps de t'en écrire davantage; je le ferai après la lettre que tu m'enverras. Surtout, courage et confiance ! Prie avec foi la Mère des Miséricordes, elle viendra à notre secours, avec la bonté et la douceur de la mère la plus tendre.

Je t’embrasse avec affection.

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