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De Mme Martin à Mme Guérin CF 212 - 8 juillet 1877.

 

Lettre de Mme Martin CF 212

 A sa Belle‑Sœur

8 juillet 1877.

Je pense que vous attendez de mes nouvelles, c'est pour­quoi je me décide, à regret, à vous écrire aujourd'hui, car je n'ai rien de satisfaisant à vous dire. Non seulement le mal fait toujours des progrès, et commence à couler depuis quinze jours, mais l'effort que je me suis donné au cou me fait souffrir infiniment, surtout depuis cette nuit. Si cela continue, ce sera à en affoler, il faudrait rester dans une immobilité complète.

Encore n'est‑ce rien pendant le jour, mais la nuit, quand il faut se coucher ou se lever, c'est affreux, cela me porte au cœur, je suis prête à me trouver mal.

Jusqu'à maintenant, c'était supportable et même, hier soir, j'ai constaté avec bonheur que je me tournais beaucoup plus facilement; je me suis donc endormie presque tout de suite et j'ai recommencé mes processions à Lourdes, car je ne rêve que Lourdes et miracles toutes les nuits.

Vers minuit moins un quart, je me réveille et veux me tourner; c'est alors que j'ai ressenti la plus violente douleur qu'il soit possible d'avoir. Enfin, après des efforts inouïs, j'ai réussi à m'asseoir, mais il me semblait que ma tête allait se détacher. Je me levai alors, et je pris un mouchoir que j'imbibai d'eau de Lourdes et me l'appliquai sur le cou. Mais comment faire pour me recoucher ? Je priai la Sainte Vierge de m'aider à le faire dans le sens voulu et j'y parvins, car le moindre mouvement en sens contraire me causait des douleurs aiguës, puis je pus me rendormir jusqu'à quatre heures et demie.

Il fallait que je m'habille à cinq heures pour aller à la première Messe, j'étais seule. Louis était à l'Adoration nocturne; je me suis levée pour voir l'heure; heureusement que la Sainte Vierge m'a aidée, car je ne sais ce que je serais devenue; il était encore trop tôt.

Je me suis assise dans mon lit, je n'osais pas m'allonger, pour n'avoir pas à me redresser une demi‑heure après. Enfin, à cinq heures, j'ai appelé Marie pour qu'elle m'aide à m'habiller. J'ai eu bien du mal à m'asseoir et à m'agenouiller à l'église; il fallait que je me retienne pour ne pas crier, aussi je ne vais pas retourner à la grand'Messe.

Cependant, je suis moins mal actuellement et je puis, avec beaucoup de précautions, me mouvoir un peu. Si je pouvais parvenir à ne pas me donner de nouveaux efforts, je guérirais de cela, malheureusement, ce n'est guère possible.

En plus, j'ai éprouvé cette semaine un malaise général qui m'ôtait toute force; aujourd'hui, je me trouve mieux, je me sens plus d'énergie. Si je n'avais pas cette douleur au cou, il me semble que je serais délivrée de tous mes autres maux.

Nous continuons les prières et l'eau de Lourdes. J'espère toujours; cependant, je ne suis pas sûre d'être guérie et cette pensée m'attriste parfois. Que deviendra ma pauvre Léonie ?

La bonne doit s'en aller bientôt définitivement, je n'ai encore personne en vue. Oh ! si le bon Dieu me faisait la grâce de me guérir, je ne voudrais plus de domestiques. Marie est bien au courant de l'entretien de la maison, c'est elle qui fait les chambres, qui soigne ses petites sœurs. Pauline et Léonie aideraient aussi et nous serions heureux comme je ne l'ai jamais été.

Faut‑il que je voie s'évanouir le rêve de toute ma vie, au moment où il allait devenir une réalité ? Nous sommes si en paix quand nous n'avons pas d'étrangers à la maison; pendant les dix jours d'absence de la bonne, tout était dans l'ordre le plus parfait, car mes enfants me donnent beaucoup de satisfaction.

J'ai cependant encore un espoir qui me console, au cas où le bon Dieu jugerait qu'il ne convient pas de faire un miracle en ma faveur. J'ai une ouvrière qui a dans les quarante ans, elle demeure à Ancines et vit seule.

On en voit peu ou point comme elle, car depuis vingt ans qu'elle travaille pour moi, j'ai pu l'apprécier. C'est un ange de douceur, de dévouement, joint à un esprit et à un jugement très solides. Dès qu'elle a entendu dire que j'étais malade, sans savoir au juste ce que j'avais, elle est venue exprès me voir, il y a à peu près deux mois.

Je lui ai tout raconté, elle a fondu en larmes et m'a montré autant de sympathie que si elle eût été ma sœur. Elle atten­dait avec anxiété l'issue du pèlerinage. Je lui avais dit que j'avais pensé à elle pour garder mes enfants, si le bon Dieu me rappelait. Elle m'a répondu: « Je ferais bien des sacrifices pour vous. »

Cette réponse m'a tout dit. Je suis persuadée qu'elle vien­drait. Ce serait un vrai trésor et un don du Ciel qu'une telle personne. Marie l'a vue et m'a dit: « Si nous avions une fille comme cela chez nous, nous serions heureux. »

J'espère être en état d'aller à Lisieux, le mois prochain, nous partirions le  18 août. Je tiens à passer la fête de l'Assomp­tion à Alençon, peut‑être que la Sainte Vierge commencera à me guérir ce jour‑là et je ne pourrais me préparer à une telle grâce, au cours d'un voyage.

I1 est bien décidé que je n'emmène que Marie et Pauline, qui doivent rester près de vous quelque temps. Mais, je vous en supplie, ne me parlez pas de vous conduire les autres, cela me contrarierait et mon mari aussi.

Les petites savent bien que les deux grandes doivent partir; mais si l'une des trois autres venait, ce seraient des pleurs et des lamentations qui m'entraîneraient à emmener les cinq !

La plus petite serait la plus empressée. Elle se rappellera toute sa vie qu'on l'a laissée à Alençon, il y a deux ans, et quand elle en parle, les larmes viennent tout de suite. C'est une charmante petite créature que ma Thérèse, je vous assure que celle‑là se tirera d'affaire.

Mon mari a vu M. Vital; celui‑ci lui a dit vous avoir rendu visite et que vous aviez deux petites filles délicieuses et si bien élevées.

Mon frère ne m'apprend rien de nouveau sur M. X. I1 y a longtemps que je le connais; je lui ai entendu dire que le bon Dieu ne s'occupait pas de nous, et toutes sortes d'absurdités. Je crois bien qu'il me croit folle, car je lui ai déclaré que, malgré mon insuccès à Lourdes, je savais, à n'en pouvoir douter, qu'il s'y opérait des miracles éclatants, et que j'espérais guérir tôt ou tard.

I1 a secoué la tête et cligné de l'œil en riant, il n'en croit absolument rien. Si je lui ai dit cela, c'est parce qu'il voulait me convaincre qu'il était impossible qu'une guérison s'opère subitement; je n'étais nullement décidée à paraître de son avis. Enfin, il pense qu'il possède la vérité dans sa plénitude et que tous les autres sont plus ou moins des « crétins ».

A propos de mon voyage à Lourdes, nous avons eu une aventure, dans le chemin de fer, que j'ai oublié de vous raconter:

Il y avait, dans notre compartiment, deux dames qui paraissaient très bien et très charitables. Par contre, elles se soignaient de jour et de nuit, le mieux qu'elles pouvaient. Elles descendaient à tous les buffets, mais cela ne suffisait pas, elles avaient emporté un réchaud à esprit de vin, une cafetière, et s'étaient mises en devoir de faire du café en wagon.

Dès que j'ai vu cet attirail, et la flamme vacillant à droite et à gauche, j'ai craint le feu, et je n'étais pas tranquille. Un instant après, elles jettent un cri de frayeur, tout le monde se pousse, les enfants se précipitent sur moi, j'étais littérale­ment écrasée et je ne savais pas encore ce qu'il y avait.

C'était le cabaret qui venait de se renverser; heureuse­ment qu'elles avaient retenu le fourneau à temps, mais le flot de café (huit tasses au moins) arrivait de notre côté et toutes nos provisions en ont été imbibées. Le linge que j'avais emporté était à tordre, notre pain n'était que café...

Enfin, je redoutais un pire malheur, heureusement que les enfants avaient des robes noires, sans quoi, je ne sais ce que nous serions devenues !

J'avais envie de me fâcher, mais ces bonnes dames étaient si aimables et si contrariées de l'événement, que je me suis retenue, d'autant plus qu'elles faisaient chauffer du café aussi pour nous.

En voilà des histoires ! Quand je vous ai écrit mes aven­tures, il y a quinze jours, je pensais que mon frère allait dire: « Ce n'est pas étonnant, il ne lui arrive rien comme aux autres » J'ai été agréablement surprise de sa bonne lettre qui n'avait nullement l'air de se moquer de moi.

Je reviens à ma maladie, puisque les détails vous inté­ressent. Les si violentes douleurs que j'éprouve au cou font croire à mon mari et à Marie que la Sainte Vierge veut me guérir, sans quoi, elle ne permettrait pas tant de maux à la fois, et des maux qui ne proviennent que de mon pèlerinage.

Je trouve que vous avez raison, si la Sainte Vierge prolonge mon existence, ce n'est pas pour que je gagne de l'argent. Aussi, j'étais triste le mois dernier, de voir arriver une nouvelle commande, ne sachant—à cause de l'espoir que j'ai toujours de guérir—si je devais la prendre ou la laisser. J'en ai assez du commerce, bien qu'il me serait moins pénible, maintenant que j'ai de grandes filles, qu'autrefois où tout ce petit monde était, de ce fait, trop livré à la merci de servantes sottes ou méchantes.

Je crois qu'en voilà assez pour aujourd'hui. Dans quinze jours, je vous écrirai, espérons que les nouvelles seront meilleures.

Je vous embrasse tous avec affection.

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