Imprimer

De Mme Martin à Mme Guérin CF 213 - 15 juillet 1877.

 

Lettre de Mme Martin CF 213

 

A Mme Guérin

15 juillet 1877.

Ma chère Sœur,

Votre lettre est vraiment touchante, ainsi que celle de mon frère; mon mari en avait les larmes aux yeux; il est dans l'admiration de votre dévouement et je vous assure que cela me console grandement, lorsque j'envisage mon départ de ce monde, de penser au secours que j'aurai en vous pour mes chères enfants.

Quant à aller demeurer à Lisieux, mon mari ne dit ni oui ni non, il faut laisser passer le temps (Réponse à une suggestion de M. et Mme Guérin de voir M. Martin venir habiter près d’eux à Lisieux)

S'il avait une personne comme celle que j'ai en vue, il serait peut‑être très difficile à décider, mais si au contraire, c'en est une qui ressemble au commun des mortels, ce sera une autre affaire.

Mais vous savez: « L'homme propose et Dieu dispose. » I1 n'est pas facile de dire ce que l'on fera dans un avenir un peu éloigné. C'est comme moi qui comptais, avec raison, sur la personne d'Ancines. Eh bien ! j'ai reçu une lettre d'elle jeudi. Cette pauvre sainte fille a, depuis trois mois, un mal de pied qui paraît dangereux. Elle me raconte ses souffrances, les offre toutes au Cœur de Jésus pour ma guéri­son, ajoutant qu'elle ferait volontiers le sacrifice de sa vie pour sauver la mienne. Elle ne se trouve bonne à rien sur la terre et ce serait, dit‑elle, une compensation si sa vie pouvait en racheter une autre qu'elle croit utile. Je ne m'étais pas trompée, c'est une âme exceptionnelle. Je vais lui envoyer de l'eau de Lourdes et faire une neuvaine pour elle, il faut absolument que le bon Dieu en guérisse une de nous deux. Je serais presque aussi contente si c'était elle que moi, pour­tant, je n'ai point son désintéressement, et ne me sens pas décidée à faire le sacrifice de ma vie pour elle.

Comme je vous l'ai dit, la bonne devait s'en aller le mois prochain; mais voyant que je ne suis plus capable de rien, elle veut rester jusqu'à ma fin. Je ne puis refuser cela, dans les circonstances actuelles, elle est bien dévouée et fera du mieux qu'elle pourra; c'est dommage que j'aie à lui repro­cher des choses si graves. Elle prétend que personne ne me soignera comme elle, et je le pense bien aussi.

Vous demandez encore que je vous parle de ma maladie, hélas ! que puis‑je vous en dire ? Sinon que le mal s'aggrave de jour en jour. Je ne puis ni m'habiller, ni me déshabiller seule, le bras, du côté malade, se refuse à tout service, mais la main, elle, veut bien encore tenir une aiguille !

De plus, j'ai un malaise général, des douleurs dans les intestins, et la fièvre depuis une quinzaine de jours; enfin, je ne puis rester debout, il faut que je sois assise.

Pour le cou, il n'est pas guéri, mais je n'ai pas enduré d'aussi grandes souffrances que celles ressenties le dimanche où je vous ai écrit. Je n'ai presque pas de crises le jour, il n'y a que la nuit, où mes nerfs se raidissent et il faut alors des précautions inouïes pour me changer de position Cepen­dant, j'ai appris mon métier, et je commence à savoir m'y prendre pour me soulever, de sorte que je finis par éviter les crises.

Je dors assez bien depuis trois nuits; les autres nuits ont été très mauvaises, parce que j'étais trop agitée. Ne pouvant me remuer, cela me surexcitait davantage, aussi j'ai résolu de sortir tous les soirs, dans le jardin, et de me fatiguer un peu, l'expérience m'a réussi.

Vous me dites de ne pas perdre confiance, c'est ce que je fais. Je sais très bien que la Sainte Vierge peut me guérir, mais je ne puis m'empêcher de craindre qu'elle ne le veuille pas et je vous dirai franchement qu'un miracle me paraît maintenant fort douteux.

J'en ai pris mon parti et tâche de faire comme si je devais mourir. Il faut absolument que je ne perde pas le peu de temps qui me reste à vivre, ce sont des jours de salut qui ne reviendront jamais plus, je veux en profiter.

J'aurai double profit, je souffrirai moins en me résignant et je ferai une partie de mon Purgatoire sur la terre. Demandez pour moi, je vous en prie, la résignation et la patience, j'en ai grand besoin; vous savez que je n'ai guère de patience.

Je n'espérais plus, cette semaine, pouvoir aller à Lisieux, mais je me trouve vraiment mieux. La fièvre a disparu et je crois bien que je pourrai faire encore une fois ce voyage. En tout cas, on vous conduira Marie et Pauline; j'y tiens absolument. Je ne puis vous dire combien de temps elles resteront, cela dépendra des circonstances.

Je vois que votre petite Jeanne est toujours souffrante, c'est bien long. J'ai été ainsi depuis l'âge de sept ans jusqu'à onze ou douze ans. Après, j'ai fait une grande maladie

Et j'ai été guérie de tout. Mais je crois qu'elle sera guérie plus tôt que je ne l'ai été, car j'étais beaucoup moins forte, et aussi moins bien soignée.

Voilà Léonie qui veut mourir à ma place, elle fait tous les jours des prières pour cela; cependant, elle commence à perdre courage, la maladie ne vient pas !

Je ne devais pas vous écrire aujourd'hui; je le fais, car j'ai vu que cela vous ferait plaisir. I1 faut aussi que j'écrive à Pauline pour la dernière fois; on va la chercher le 1er août. Elle versera bien des larmes, car elle aime beaucoup la Visitation.

Je redoute son arrivée chez nous; elle ne sera guère heureuse Je voudrais qu'elle retourne encore l'année pro­chaine, mais son père, et surtout Marie ne sont pas de cet avis; il faut qu'elle prenne sa part des croix.

Vous n'avez pas besoin, ma chère sœur, de répondre à toutes mes lettres, je vous écris trop souvent; vous me répondrez à la prochaine, qui ne se fera pas attendre. J'espère vous dire, dimanche, que le mieux continue.

Je vous embrasse comme je vous aime.

Votre soeur affectionnée

Retour à la liste des correspondants