Imprimer

De M. Guérin à Thérèse - 18 août 1897

De M. Guérin à Thérèse.
18 août 1897


Vichy 18 Août 97


Mon Cher petit Ange,
C'est avec toi que je veux converser aujourd'hui. Quel que soit le grand plaisir que j'aurais eu à
répondre à l'affectueuse lettre du petit Benjamin, j'ai pensé que c'était à toi qu'il convenait d'écrire,
parce que tu es abandonnée sur un lit de douleur et que ton image me hante à tous les moments de la
journée. Au milieu du tourbillon où nous vivons, mon esprit se retire à l'écart et s'élève en des régions
plus sereines où l'on juge plus sainement les petitesses et les grandeurs. Voici ce que j'ai vu dans une
de ces visions réelles et vécues.
En face et autour de moi, de riches édifices, une foule nombreuse de tout âge et de toute nationalité qui
marche fiévreusement en tous sens et se croise avec les somptueux équipages. Des avenues splendides,
des massifs de fleurs rares et des bosquets ombreux se succédant à l'infini, et enfin des magasins
d'objets de toilette, de bijoux et d'Art qui sollicitent et éveillent les convoitises des passants. En
arrivant ici, je me figurais que j'allais me trouver au milieu de tout un peuple d'estropiés, de goutteux
et de cacochymes, et je trouve que tout le monde a une mine florissante et je ne rencontre que des gens
qui boivent et mangent bien. En analysant plus à fond, je reconnais bien quelques malades, mais leur
nombre est dépassé par celui des promeneurs et des coureurs de plaisir. Depuis le matin jusqu'au soir
tout le monde arbore ses plus riches et gracieuses toilettes; l'on n'aperçoit que des plumes et des fleurs
qui se balancent au vent. Les belles promeneuses sollicitent les regards de la galerie qui s'étage de
chaque côté, leurs yeux brillant de plaisirs inassouvis et elles entrent au Casino pour en sortir bientôt
et courir aux concerts qui se succèdent de tous côtés et aux distractions de l'Eden, du théâtre et du
bal. C'est une fièvre brûlante qui consume ces belles plantes. Encore quelques années et ces corps
si bien soignés, si ornés, qui laissent après eux un sillage embaumé, seront ridés et décharnés, et les
vers, peut-être, se promèneront sur les joues veloutées. Du milieu de cette foule, ivre de plaisir, [pas]
un seul cri, un seul élan du cœur vers Dieu qui a fait la créature si belle, qui lui a donné le génie pour
enfanter les merveilles de l'art et de la civilisation? S'il s'en exhale quelques-uns ils sont bien rares,
Dieu seul les connaît, mais il me semble voir fuir au loin les robes diaphanes des anges gardiens, et
Satan, tenant en main son archet, battre la mesure du galop des danses infernales.
Mais là-bas, là-bas j'aperçois un modeste édifice surmonté de la Croix. En s'en approchant, on n'y voit
ni dorures, ni sculptures et l'on n'entend ni les chants de joie, ni le son des violons, mais on perçoit
comme un doux susurrement, et l'on sent comme une odeur d'encens. Ses habitants ne sont pas vêtus
de robes éclatantes et moelleuses, l'argent et les cristaux n'étincellent pas sur leur table et les couches
moelleuses sont absentes; elles ne sont vêtues que de bure et de cilice, elles ne se nourrissent que
d'aliments grossiers et elles ne couchent que sur des lits durs comme les planches. Leur jeunesse, leur
fortune leur permettait de briller dans le monde et de jouir des plaisirs de la vie, mais elles ont préféré
la mortification et la souffrance. Elles en ont soif comme les autres du plaisir. Elles aiment, mais d'un
chaste et pur amour un être idéal et divin qui les comble de ses grâces et les brûle d'un amour que les
autres ne soupçonnent pas... Plus loin sur un lit de douleur gît une pure jeune fille, consumée déjà par
les feux de cet amour divin auquel elle aspire à être confondue entièrement et pour toujours. Elle ne
désire pas la mort, mais elle l'aime comme une libératrice. Elle demande la souffrance pour être plus
conforme à son maître et elle offre tout, prières, mortifications, souffrances, non pas en expiation des
péchés qu'elle a commis, mais pour ceux de cette foule qui court en dansant aux accords des violons
infernaux se précipiter gaiement dans l'enfer......
Et au-dessus de cette cohue enfiévrée, j'apercevais les robes brunes de mon petit Carmel qui flottaient
dans l'espace emportées par les anges et j'entendais les voix si douces de mes cinq petites filles qui
clamaient vers le ciel : « Grâce, Seigneur! Miséricorde et pardon! » Et mes yeux se sont mouillés
comme ils se mouillent encore, en écrivant cette vision d'avant-hier, et du fond de l'âme je me suis
écrié : Merci, mille et mille fois Merci, Seigneur! de m'avoir donné de tels anges ici-bas, merci plutôt
encore, Seigneur, de m'avoir fait sentir préférablement à tant d'autres, les beautés de votre amour et la
sainteté de votre Loi.
Voilà ma chérie ce que j'ai vu, sincèrement vu et c'était ta candide figure qui rayonnait le plus dans ce
cortège de Vierges intercessrices et réparatrices.
Comme tu le penses bien, ta tante et moi ne sommes pas brûlés comme le monde qui nous entoure

 

par la soif du plaisir. Nous savons nous isoler et menons une vie presque aussi calme qu'à Lisieux.
Nous sortons peu, aux heures des Eaux à boire, matin et soir, à celles du bain et en sortant de l'Eglise,
notre très proche voisine, nous allons le soir dans le parc écouter un ou deux morceaux de musique et
nous rentrons nous coucher entre 9 h et 9 h |/2- Le temps nous paraît un peu long, loin de notre cher
Lisieux et nous comptons les jours qui nous en séparent. Je ne suis encore qu'à mon 9e jour de cure
et il en faut 21 ! Quel bien en retirerai-je? Je sens que les eaux me travaillent, car la goutte se jette en
désespérée successivement dans toutes les parties du corps. Si le Bon Dieu ne me guérit pas, tant pis!
S'il me guérit tant mieux! Quoi qu'il arrive je baiserai amoureusement sa main. Bien que je n'aie pas un
grand amour de la vie, je ne suis pas arrivé à la perfection de ma petite Thérèse qui serait heureuse de
la venue du « Voleur ». Je ne vois pas trop à quoi je suis utile ici-bas, mais je crois que le « Voleur d »
ne viendra nuitamment pour voler mes fruits que lors-qu'ils seront mûrs et que ma lampe qui vacille au
moindre souffle sera bien allumée.
D'ici là je le bénis et le glorifie pour la gloire dont il a illustré ma maison, pour les voies inconnues où
il lui a plu de guider mes pas pendant tant d'années, pour les embûches qu'il a écartées de mon chemin
et pour les dons si magnifiques dont il m'a comblé dans tous les miens. Il y aura Dimanche 27 ans
qu'il m'a confié la perle la plus précieuse de mon écrin (sa fille Marie). Il a fallu la façonner et la polir
depuis sa naissance et si j'y ai peu contribué, sa mère si douce et si bonne l'a dégrossie, et toi ma chérie
tu as contribué à lui donner tout son éclat.
Merci, ma bien chère enfant, je t'embrasse comme je t'aime du plus profond de mon âme et je te bénis.
- Partage avec Benjamin et tes sœurs.
Ton Oncle I. Guérin
Souvenir bien affectueux à la bonne mère Prieure

Retour à la liste des correspondants