Imprimer

De Mr. Guérin à sœur Marie de l'Eucharistie. 3 avril 1897.

De M. Guérin à sa fille. 3 avril 1897.

 

Lisieux Le 3 Avril 1897

         Ma bien aimée petite fille,

           C'est le cœur encore tout embaumé de ta jolie lettre que je prends la plume pour répondre à tes souhaits. Mais je ne suis pas comme toi dans les grâces et les faveurs du Bon Dieu. Il ne saurait inspirer à un vieux pécheur endurci des accents aussi purs et aussi enflammés que les tiens. Comme l'on voit, comme l'on sent bien la transformation qu'il a opérée en toi! Ton langage n'est plus celui de la terre, c'est celui du Chérubin, c'est celui de Dieu même. Comme lui et avec lui tu aspires au sacrifice, à la conver­sion [lv°] des âmes et après avoir promené sur tes lèvres le charbon d'Isaïe tu t'écries avec lui : « Sitio! » - « J'ai soif »,

       Je remercie Dieu de m'avoir donné assez de foi pour comprendre les beaux dévouements. Mais combien peu les comprennent même parmi les personnes religieuses pour lesquelles les Carmélites sont un non-sens, une folie. Et pourtant c'est à elles que Satan en veut le plus. Il l'a dit dans ses manifestations palladiques et je lisais il y a qques instants une délibération des loges qui veulent demander au gouvernement la fermeture des cou­vents cloîtrés (avant la fin de ce mois d'avril 1897, Léo Taxil aura dévoilé la mystification dont, pour le moment, M. Guérin est encore dupe).

       Non, ma chère enfant, je n'ai jamais voulu mettre un « fétu » en travers de ta voie. Quelque pénible que fut pour nous ta détermination, je demandais à Dieu de la fortifier en toi et de me faire l'insigne honneur de te prendre pour épouse.

       [2r°] Bien souvent la chair s'est révoltée, et l'autre jour encore tes petites joues me paraissaient si bonnes52! - Mais maintenant tout est fini, le soleil luit après la bourrasque, il illumine et réchauffe nos vieux cœurs qui débordent d'amour et de reconnaissance.

   Oui tu es riche, ma chérie et bien riche, puisque tu peux puiser à pleines mains dans les trésors divins. Nous aussi nous ne sommes plus si pauvres puisque nous te possédons comme médiatrice. Le vieux Mardochée et sa chère femme ont maintenant leur Esther à la cour du Roi et ils ne craignent plus la fureur d'Aman. Quand nous avons reçu ton cierge, ta mère et moi ne nous possédions pas de joie et voici ce que nous avons arrêté. Le premier de nous qui sera appelé au tribunal du souverain juge aura à son chevet ton cierge allumé. Penses-tu qu'Aman soit le plus fort? Il sera littéralement « embêté » car il sait [2v°] bien que Dieu ne pourra lui livrer une âme qui a allumé sur la terre un foyer d'amour toujours in­candescent pour les pécheurs - Au dernier qui mourra ce sera Jeanne ou Léonie qui lui rendront ce service - Séance tenante, le cierge a été placé debout dans ta chambre derrière N.D. de Lourdes sur la console. Le tout fixé solidement avec du cordon et des clous.

       Merci de tes bons souhaits ma chérie, et aussi de ceux de mes quatre autres petites filles que je ne sépare pas dans l'amour dont mon cœur est plein. Merci à la digne, bonne et excellente mère Prieure qui a bien voulu me causer la surprise d'une lettre que je n'attendais pas à cause du Ca­rême... Merci à tout mon petit Carmel que j'aime et que je vénère et pour lequel je prie soir et matin. Que Dieu vous bénisse toutes comme je le désire et à sa Ste bénédiction j'ajoute la mienne pour toi et mes quatre chères enfants. Qu'il me conserve ma petite Thérèse, la perle précieuse de toute ma famille. Je suis bien triste de la savoir malade - Mille et mille baisers !

Ton père I. Guérin

Nos santés sont toujours de même, pas riches! - Ton oncle Maudelonde est pris de la diphtérie depuis avant-hier. Il va mieux. On espère enrayer le mal. - Prie pour lui. Paul M. a été renvoyé à son père.

Retour à la liste des correspondants