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De M. Guérin à sa fille Marie. 18 juin 1896.

 

De M. Guérin à sa fille Marie. 18 juin 1896.

 

La Musse. Le 18 Juin 1896

 

Ma bien aimée petite Marie,

           C'est à moi qu'incombe aujourd'hui la douce tâche de t'écrire. Le sang de mon cœur afflue si abondamment à mon cerveau quand je pense à toi que les idées, se pressant en foule, je ne puis les saisir et débrouiller leur écheveau mêlé. Je vais jeter le filet dans le tas et les étendre devant toi dans l'ordre où elles vont se présenter, comme les poissons de la pêche miraculeuse. J'aimerais mieux mettre à tes pieds de belles truites, mais elles sont devenues plus rares que mes élans d'affection pour mon benjamin. Il y a eu tant de braconniers qu'il n'en restera bientôt plus! Donc pour répondre à ta demande de 18 à 20 truites pour fêter dignement la bonne Mère, je me suis creusé le cerveau et je suis allée trouver St Pierre (M. Guérin joue ici sur le prénom de Pierre, gardien ou fermier de la Musse) afin que lui, vieux pêcheur endurci et roublard, me communique le secret des appâts qu'il avait mis dans son filet, il y a 1 864 ans, pour faire cette pêche fantastique dont on parlera jusqu'à la fin du monde. En m'apercevant, sa figure s'est épanouie du gros rire béat que tu connais bien, il a modestement baissé les yeux et pris son chapeau de paille à la main. Il a écouté mon boniment sans souffler, puis il m'a répondu : « Pas possible à la main, seraient pourries vendredi — Possible avec verveux, si elles y mettent de la bonne volonté, mais capricieuses en diable — D'ailleurs n'ai qu'un verveux. »

         [lv°] Comme suite à cet éloquent discours, je lui ai fait acheter 6 verveux par Arsène et ayant plus de confiance en l'habileté de Saint Antoine de Padoue qu'en celle de Pierre, nous les avons mis sous la protection de ce bon saint — Mais jusqu'à présent, il a trompé notre confiance, car il ne nous en a fait prendre que 5. Nous allons faire cette nuit la dernière tentative — Nous allons tendre 9 verveux et toutes nos lignes de fond. Demain nous t'enverrons ce que nous aurons — Ah! si Arsène nous envoyait seulement un des 5 ou 6 monstres que nous avons vus dans son vivier — Je lui ai témoigné ton désir et nous avons même trouvé moyen de lui dire l'heure de l'expédition — A St Antoine de faire le reste — Jusqu'à présent, ce pauvre Pierre qui est très complaisant est triste comme deux bonnets de nuit — Je dis deux parce qu'à l'état normal il l'est comme un seul. — Ah! s'il s'était agi de lapins je t'en aurais envoyé un tombereau (la proposition du « tombereau de lapins » va faire tilt dans l'esprit de Marie Guérin). Tout le monde s'y serait mis : ta mère, Léonie, Joséphine (Joséphine Pigeon, excellente vieille fille de soixante-trois ans), les domestiques, Pierre et toutes ses pierrottes, Simon et Simonne et les 3 chiens. Au fusil, au filet, au collet, c'eût été bien le diable si nous n'en avions pas pris une centaine. J'eusse été si joyeux de te faire goûter aux produits de la Musse où j'étais si heureux quand je voyais mes deux petites filles Céline et Marie papillonner sous les grandes allées ombreuses — Ton absence te rend encore plus présente à mon souvenir. Ce n'est pas du regret, Dieu a cautérisé la plaie avec son baume divin, c'est une joie calme et suave et une sorte d'orgueil qui accompagne ton image toujours présente à mes yeux. — Et cependant, ce n'est pas sans un serrement de cœur que je me suis décidé à venir ici, car je connais trop le cœur humain pour ignorer ses tentations et ses combats [2r°] et je pensais qu'il n'était pas possible que mon petit Benjamin n'éprouvât pas un petit déchirement en nous voyant partir pour cet Eden où elle était si heureuse autrefois, et qu'elle ne verrait plus jamais. Mais je fus bien vite rassuré en pensant que tu avais éprouvé bien d'autres privations plus pénibles, que tu avais depuis longtemps foulé aux pieds tout le confort et les satisfactions de l'existence dont tu étais entourée chez tes parents et que tu goûtais d'autres joies, inconnues dans le monde, mais qui sont comme ces breuvages amers au goût et laissant après leur passage une fraîcheur délicieuse. J'ai pensé que ton divin fiancé te promenait amoureusement dans un parc bien plus beau et bien plus captivant que celui de la Musse, que chaque jour il te découvrait des horizons nouveaux, des fleurs enchanteresses, mais qu'il fallait aller cueillir au milieu des ronces et des épines qui ensanglantaient ton pauvre petit cœur. — Après ces réflexions, j'ai été consolé, je ne t'ai plus plainte car j'ai vu que tu avais échangé des joies périssables et éphémères contre un bonheur sans fin et que les grâces de ton divin fiancé faisaient fuir les regrets qui de temps à autre devaient surgir en face des mirages de la vie passée — Quand je pense à tout cela je comprends les souffrances intenses des parents qui, n'ayant pas la foi, voient leurs enfants bien aimés s'ensevelir tout vivants dans les cloîtres. Il me semble que leur affection doit s'émousser et même s'éteindre, tandis que la nôtre s'est certainement accrue en devenant plus pure; elle s'est doublée de reconnaissance pour Celui qui a choisi notre enfant et aussi pour ce petit être chétif qui est devenu l'avocat et le protecteur de ses parents. Ce n'est pas toi seulement que j'envisage dans ces considérations, mais encore mes quatre autres petites filles pour lesquelles j'ai une affection presque égale parce qu'elles m'ont été léguées par leur bonne mère, parce que j'ai acquis [2v°].

19 Juin matin — quelques droits sur elles par une petite part à leur vocation, à leur éducation et par les soins que nous en avons pris. Sois donc heureuse, ma bien chère enfant, mais dans cet asile béni, autant et même plus que nous le sommes de t'y savoir abritée. Sois heureuse au milieu de tes saintes compagnes que nous aimons aussi, bien plus que les amis du monde parce que nous savons qu'elles contribuent à ton bonheur et au nôtre par leurs bonnes prières. Il en est une que je distingue par-dessus toutes les autres (Mère Marie de Gonzague), parce qu'elle t'entoure d'une affection si maternelle, de soins et de sollicitudes si tendres que je ne sais comment lui en témoigner ma vive reconnaissance dans ce jour de sa fête. Puisque je ne puis lui exprimer ces sentiments de vive voix, je te charge d'être mon interprète éloquent. J'aurais voulu pouvoir lui envoyer des truites en quantité suffisante, mais St Pierre a oublié son ancien métier et il n'a pu en prendre que 7 petites. Nous allons donc compléter avec celles du réservoir pour former un petit plat, à moins qu'à la dernière heure Arsène ne m'en envoie une.

Je vous engage à les manger à l'huile, mais froides, c'est comme cela que je les préfère. Ta maman y joint des fraises que nous avons ici en abondance et des fleurs du jardin et des champs. La sécheresse de cette année est cause qu'il n'y a pas d'herbe ni de bleuets.

       On a envoyé Alexandre dans la plaine pour cueillir le petit bouquet que nous envoyons, c'est tout ce qu'il a pu trouver au loin.

       J'étais presqu'entièrement guéri lorsque j'ai été pris de quintes de toux cette nuit qui m'ont légèrement ravivé la douleur de l'aine. La santé de Maria est toujours bien altérée, prie pour elle.

Adieu, mon cher Benoni (« Benoni » pour Benjamin), ta maman et moi nous t'embrassons comme nous t'aimons ainsi que mes 4 petites filles, ce qui n'est pas peu dire. J'embrasse ton portrait qui est dans ma chambre et celui de Céline dans celle de ta tante. La grande photographie est au salon.

Ton père bien aimant

I. Guérin

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