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De M. Guérin à son oncle Ambroise Guérin - 8 juillet 1878

 

De M. Guérin à son oncle Ambroise Guérin. 8 juillet 1878

 

Lisieux, Le 8 juillet 1878

Mon Cher Oncle,

Je viens de voir mon beau frère, M. Martin qui arrive de Paris et qui a eu le plaisir de vous voir. Depuis longtemps déjà je désirais avoir des nouvelles de votre santé et j’allais me disposer à vous écrire lorsque les nouvelles que j’attendais de vous me sont arrivées par l'intermédiaire de M. Martin. J'ai pensé cependant que quelques paroles amies et consolantes vous feraient plaisir, c'est pourquoi j'ai mis la main à la plume et je vous ai adressé cette lettre.

J'ai été très heureux d'apprendre que ma cousine de Vieux-Pont (Adélaïde Morel‑Guérin) avait enfin consenti à rester près de vous. C’est évidemment une grâce et une consolation que Dieu a placée auprès de vous dans votre malheur.

Elle n’est pas sans doute bien au courant de vos habitudes et de votre manière de vivre ; mais cependant elle est la seule qui puisse vous soigner, vous aider et prendre part à vos peines, car ses soins désintéressés et compatissants la mettent [1v] bien au-dessus d'une mercenaire. Elle remplacera pour vous la famille absente, hélas, depuis longtemps.

Je vous plains bien sincèrement, mon vieil oncle. Pendant votre longue vie, vous avez bien travaillé, vous avez bien combattu contre les misères et les vicissitudes de la vie, vous avez élevé une nombreuse famille que vous regardiez comme l'espoir de vos vieux jours, vous vous étiez entouré de nombreux amis; et bien ! tout a disparu : parents, amis, enfants, épouse, et vous restez seul debout devant la dernière tombe qui vient de se fermer, mettant une barrière infranchissable entre vous et la compagne de votre vie.

Je comprends votre abattement et votre douleur devant une telle séparation et j'y prends la plus grande part, mais ce qui doit vous réconforter c'est la certitude d'une vie plus calme et meilleure. Ici bas, vous n'avez éprouvé que tristesses ; c’est le sort commun à tous les hommes, il faut avoir l'espérance d'un repos et d'une joie éternels. Votre jugement sûr et votre raison éprouvée ne vous ont jamais permis de douter un seul instant que par delà la vie terrestre il y en avait une autre plus heureuse pour ceux qui avaient bien travaillé, pour ceux dont les actions avaient été dirigés par [2 r°] la droiture, pour ceux qui avaient pratiqué la justice et dont la violence n'avait jamais souillé les mains. Mais vous n'ignorez pas que ces grandes qualités générales que Dieu impose aux nations comme aux individus ne sont pas les seules qu'il ait inscrites dans sa loi et qu'il y en a d'autres plus infimes qui régissent la conscience de chacun et dont il demandera un compte sévère.

Vous savez qu'il sonde les reins et les cœurs et qu'il lit comme ­dans un livre jusques au fond des entrailles, il y voit la profanation de son nom par les jurements, le manque d'obéissance aux commandements, la luxure, etc. etc. En un mot c'est une grave erreur et une funeste erreur que de croire qu'il suffit d'avoir été toujours honnête aux yeux des hommes et d'être jugé comme tel ici-bas pour l'être de la même façon par Dieu. Dans l'autre vie le jugement des hommes importe peu, c'est celui de Dieu, ce grand et terrible juge d'instruction qui est tout. Nous devons donc, tous tant que nous sommes, nous préparer à ce grand jugement. Car à quoi nous servirait d'avoir été malheureux sur la terre, si nous ne faisions pas servir ce temps d'épreuve à la conquête du bonheur futur, qui pourrait au contraire, se changer [2 v°] en un désastre éternel. Les quelques réflexions que je viens de jeter sur le papier ne me sont pas seulement suggérées par le douloureux événement que nous déplorons tous, mais encore par la situation morale dans laquelle vous vous trouvez, et elles m'amènent à vous faire la prière suivante. Tournez votre cœur vers Dieu, confiez-lui vos souffrances et vos peines et soyez convaincu que vous en ressentirez immédiatement un bien-être et un soulagement inexprimables. La prière est pour l'âme endolorie ce qu'un verre d'eau est pour le voyageur altéré. Il ne s'agit pas de longues prières, mais d'une simple élévation du cœur vers Dieu. Je me permettrai aussi cette simple et humble observation. Vous avez souvent entendu dire, mon cher Oncle et vous avez souvent lu dans les journaux que les prêtres étaient des tyrans, des despotes, des hypocrites, des hommes arriérés, etc. etc. Laissons à part leurs opinions politiques et ne les considérons que comme les ministres du Dieu de justice, dont ils enseignent les lois imprescriptibles. Quels que soient leurs torts, leurs travers, leurs penchants, leurs vices mêmes, n'oubliez pas qu'ils ont toujours entre les mains le [3 r°] droit indéniable de bénir et de pardonner. De même que les juges de nos tribunaux ont seuls le droit d'absoudre et de condamner, quelle que soit l'iniquité de leur vie, et la souillure abjecte qui les couvre. Leur sentence est exécutée sur la terre commune celle du prêtre l'est dans l'autre vie. Mais n'oubliez pas que ni le juge ni le prêtre ne pardonnent sans le repentir bien et dûment exprimé.

Je désirerais, mon cher oncle, avoir de temps en temps des nouvelles de votre santé, si ma cousine voulait bien m'écrire quelquefois je lui en serais fort obligé. Veuillez donc lui en manifester le désir et lui présenter mes bien sincères compliments. Quant à vous, mon cher oncle, je vous embrasse bien affectueusement et vous prie de recevoir l'assurance de mon sincère dévouement.

I. Guérin

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