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De M. Guérin à Sr Marie du Sacré-Cœur - 15 octobre 1886.

De M. Guérin à Sr Marie du Sacré-Cœur.15 octobre 1886. 

 

Lisieux le 15 octobre 1886

Ma bien chère fille

J’interromps ma lettre à la Mère Prieure des Clarisses, pour m’entretenir quelques instants avec toi. Je n’irai pas te voir afin de ne pas fatiguer ton courage et pour ne pas voler à tes chères sœurs le temps précieux que tu leur dois et auquel je n’ai aucun droit. Le sacrifice est donc accompli et quel sacrifice, celui de ta jeunesse, de ta beauté, de ta famille, de tes goûts, de ton bien-être, de ta liberté et du monde ! Affections naturelles et légitimes que Dieu avait mises dans ton cœur, et que tu arraches violemment pour n’en avoir plus qu’une seule : la sienne De quelles paroles enivrantes se sert-il donc ce Dieu jaloux pour attirer à Lui tous ces jeunes cœurs affamés d’idéal et briser ainsi les liens les plus doux ? -Ses paroles sont incompréhensibles aux hommes, c’est une musique céleste tour à tour suave ou terrible dont les accords divins ne peuvent être entendus que par les âmes d’élite qu’Il a nourries de sa chair et son sang

[1v°]Tu les as compris ces accords mystérieux qui te donnaient la perception de ce monde inconnu où l’on jouit éternellement du Souverain bien ; Ils étaient cependant bien faibles et confus, et au lieu du calme qu’ils auraient dû apporter dans ton âme, ils étaient pour toi une source de terreur et d’angoisse – Que les voies de Dieu sont incompréhensibles et combien la pauvre raison humaine doit s’anéantir devant l’insondable profondeur de ses desseins !

A Pauline, il jette des roses sous ses pas, elle se pique bien aux épines, mais leur parfum l'enivre, la voix mélodieuse de son bien-aimé engourdit la souffrance et elle entend distinctement son appel amoureux: "Viens ma colombe, repose sur mon cœur, fuis bien vite le monde méprisable et trompeur qui pourrait salir ton blanc plumage de la boue noire et fétide dans laquelle il se vautre."

A toi, ma chérie, il cache les roses, les épines seules frappent ta vue, il les sèment abondamment sur tes pas, la route que tu dois suivre en devient invisible, tes pauvres pieds sont ensanglantés, et cependant tu avances sans détourner la tête, guidée par une faible voix gémissante dont tu distingues quelques soupirs au milieu des déchaînements de la tempête qui fait rage sur ton cœur.

- "Par ici, ma fille bien-aimée, c'est là que tu trouveras la paix et le bonheur idéal dont tu es affamée, je t'abriterai dans mon Cœur qui brûle pour toi d'un inextinguible amour, nous confondrons nos peines et tu oublieras les tiennes devant l'immense profondeur des miennes. Accours donc, ma fiancée, que j'imprime sur ton front le sceau de l'alliance qui t'uniras à Moi et à ma Mère en t'appelant désormais Marie du Sacré-Cœur."

A Léonie, il montre un désert immense où des routes sablonneuses se croisent dans tous les sens, sa voix se fait entendre confusément dans le lointain, la pauvre enfant marche timidement dans sa direction; plus elle s'avance, et plus la voix semble s'éloigner, elle perd sa route et revient toujours au point de départ. Tout d'un coup, la foudre déchire la nuée, un tourbillon l'emporte, ses yeux s'ouvrent, elle est au port!

La main de Dieu est sur nous, ma chère enfant, il faudrait être bien aveugle pour ne pas la voir. Que lui avons-nous donc fait, à ce Dieu miséricordieux, pour qu'il dirige ainsi nos pas et qu'il répande ainsi des trésors de bénédiction sur nous ? Hélas, nous n'avons d'autre vertu que d'écouter sa voix et d'être les enfants de bons parents dont les mérites accumulés dans les générations successives se déversent en rosée féconde sur nos âmes.

O ma fille admirable et héroïque que tu es heureuse maintenant d’avoir accompli ton sacrifice aussi courageusement ; comme la voix de Dieu va se faire entendre distinctement à ton cœur maintenant que tu reposes sur le Sien !

-Je ne suis pas digne [2 v°] d’avoir de telles filles d’adoption, et de vouloir faire entendre des conseils de prudence humaine à des oreilles si près des lèvres de la sagesse infinie ; je pleure et je ris en écrivant ces lignes. Je pleure sur ma misère et je ris de mon orgueil.

Un jour Dieu me montra un vieil arbre (M. Martin) chargé de cinq beaux fruits attendant la maturité, il m’ordonna de le transporter dans mon jardin. J’obéis : les fruits mûrirent successivement. L’enfant Jésus comme autrefois, lors de la fuite en Egypte, passa trois fois et fit un signe, le vieil arbre se courba amoureusement et chaque fois sans murmurer, laissa tomber un des fruits mûrs dans la main de l’Enfant Dieu. Quel admirable spectacle que celui de ce nouvel Abraham ! quelle simplicité ! Quelle foi ! Quelle grandeur ! Nous ne sommes que des pygmées à coté de cet homme !

Mon cœur déborde, ma chère enfant, je suis emporté par ma plume et j’écrirais jusqu’à demain. J’aime mieux me taire, admirer et adorer.

Je vivrais mille ans que jamais je n’oublierai la figure calme et souriante de la nouvelle épouse, recevant les adieux des siens et la bénédiction du vieux Père. Un souci cependant me restera, je crains de n’avoir pas correspondu assez fidèlement à la volonté de Dieu et d’avoir contribué par ma fausse sagesse à entretenir un trouble dans ton âme ; quoique si j’ai mal fait ça été sans intention. Adieu ma chère fille, prie Dieu pour moi et les miens

Ton second Père

I. Guérin

 

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