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De Mme Martin à sa fille Pauline CF 170 - 29 octobre 1876.

 

Lettre de Mme Martin CF 170

A sa fille Pauline

29 octobre 1876.

Ma chère Pauline,

Tu ne t'attends pas à recevoir de lettre aujourd'hui, j'en suis sûre, je t'envoie celle‑ci en cachette de ta tante; je t'en adresserai une autre dimanche, c'est‑à‑dire quand tu m'auras écrit la lettre qu'elle doit voir; mais j'en voudrais une autre de toi d'ici‑là, pour avoir des nouvelles sérieuses de sa santé.

Ma Sœur Marie‑Louise de Gonzague  [Vétillart - de la Visitation du Mans] aura la bonté de mettre un petit mot à la fin de ta missive, pour me donner des renseignements exacts à ce sujet. Alors, s'il y a lieu de me réjouir, ce sera sans arrière‑pensée, mais de toute manière, je préfère savoir la vérité.

Ainsi, ma petite Pauline, aussitôt que tu auras un instant, écris‑moi quelques lignes. Dans ta lettre de dimanche prochain, tu feras comme si tu ne m'avais pas écrit déjà, et moi, je ferai de même dans ma réponse.

Prends courage, ma chère Pauline, quoique le bon Dieu nous envoie, il faut nous y soumettre; si je perds ma chère soeur, je ne pleurerai pas sur elle, mais sur moi, car elle sera bienheureuse et nous, nous serons dans la peine ! Cette peine, cependant, sera adoucie par la certitude de son bonheur.

Marie ne t'écrit pas cette fois, ce sera pour dimanche, surtout ne lui envoie pas de lettre dans ce courrier secret, je n'en veux pas voir.

Je n'ai rien de nouveau à te dire; Céline fait toujours des  « pratiques », jusqu'à vingt‑sept aujourd'hui.

La petite Thérèse me demandait l'autre jour si elle irait au Ciel ? Je lui ai dit que oui, si elle était bien sage, elle me répond: « Oui, mais si je n'étais pas mignonne j'irais dans l'enfer... mais moi je sais bien ce que je ferais, je m'envo­lerais avec toi qui serais au Ciel, comment que le bon Dieu ferait pour me prendre ?. . . Tu me tiendrais bien fort dans tes bras. » J'ai vu dans ses yeux qu'elle croyait positivement que le bon Dieu ne lui pouvait rien si elle était dans les bras de sa mère...

Le jour de ta rentrée, à la Visitation, cette pauvre Céline a pleuré toute la journée à en être malade: tout le monde l'abandonnait à la fois, sa chère Pauline et aussi sa petite amie Elise qu'elle aimait beaucoup, et qui quittait défini­tivement Alençon. Elle se consolait encore un peu dans l'espoir de nous revoir, Marie et moi, à notre retour, mais le train a été d'une heure en retard, au lieu de rentrer à huit heures, nous ne sommes arrivées qu'à neuf heures.

Je t'assure que je me suis bien tourmentée, sachant que ton père nous attendait à la gare. Je disais à Marie, quand nous sommes parties du Mans, à huit heures moins le quart:  « Ton père est déjà à la gare actuellement. » Et je ne me trompais pas; il nous a attendues une heure; lui qui n'aime pas à attendre, juge comme il s'amusait !

Je penserai beaucoup à toi, jeudi, ma petite Pauline, et je serai bien triste toute la journée, sachant que tu seras privée de sortir. Si je le pouvais, j'irais, mais tu sais que je ne puis m'absenter le jeudi. Enfin, ce sera le Jour des Morts, cela se trouvera bien; nous offrirons tous cette privation pour les pauvres âmes du Purgatoire, qui sont bien plus privées que nous, et surtout pour les âmes de nos parents.

Adieu, ma Pauline, il faut que je termine, j'ai pourtant de la peine à m'y décider, cela me fait tant de plaisir de t‘écrire ! Je t'aime tant, si tu savais comme mon esprit est occupé de toi; je ne crois pas qu'il y ait un instant de la journée où je ne pense à toi. Je vois toujours ta figure aimée et, pour me la rappeler, je n'ai pas besoin de ton portrait.

Adieu, encore une fois, ma bien‑aimée petite fille, je t'em­brasse comme je t'aime.

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