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De l'abbé Bellière à Thérèse - 17 ou 18 avril 1897

De l'abbé Bellière à Thérèse.
17 ou 18 avril 1897


Pâques
Alléluia!


Ma bonne et bien chère petite Sœur,
Notre Seigneur permet que nous plantions aujourd'hui sur le Thabor notre tente, hier encore dressée
aux pieds de la Croix sur le Calvaire ; hier les larmes et le deuil, aujourd'hui l'Alléluia joyeux. Et
comment mieux qu'en famille se réjouir et chanter : je viens donc, entre ma sœur et ma Mère, bénir
Jésus pour la joie qu'Il nous donne après avoir agréé notre Pénitence pendant le carême - et j'accours
tout ensemble vous dire tout le plaisir que vous m'avez donné par les poésies que vous avez eu la
bonté de me copier ; elles ont dû prendre beaucoup du temps de vos récréations et je vous demande
presque pardon d'avoir été la cause de ce travail ; pourtant je n'insiste pas trop car vraiment j'ai eu
trop de plaisir - Vous n'attendez pas, ma chère Sœur, que je les apprécie ; je n'y songe pas non plus,
estimant avec une juste raison que je demeurerais au-dessous de l'exactitude - sachez seulement que
j'ai été ravi et heureux - ce ne sont pas de banals compliments que je vous adresse, mais l'expression
de mon sentiment. Vous composiez pour les Carmélites, mais les Anges doivent chanter avec vous, et
les hommes tout grossiers qu'ils sont, comme moi, trouvent un charme vrai à lire et à chanter cette
poésie du cœur. Tout m'a plu et particulièrement peut-être : « Mon chant d'Aujourd'hui» - « A Th.
Vénard » (et pour cause) - « Rappelle-toi» - « A mon Ange gardien», ETC. Pardon, je m'aperçois que
je nommerais tout. Oui, tout m'est agréable et précieux - Merci, simplement mais sincèrement - pour
votre bonté - Vous savez prendre toutes les nuances, douceur avec les Sacristines du Carmel avec, tout
à côté, les mâles accents du guerrier dans « Mes Armes» - j'aime vous voir parler lance, casque,
cuirasse, athlète - et je souriais à la pensée de vous voir ainsi armée -Cependant Jeanne d'Arc, que
vous aimez et que, chaque jour j'invoque moi-même sous ce titre que j'ai salué à la fin du cantique:
SAINTE Jeanne de France, Jeanne d'Arc les porta et aussi ces armes que vous chantez et qui sont sans

 

doute sa plus belle parure. Je suis et serai, ma Sœur, fidèle à la petite prière que vous m'indiquez - c'est
Sacré --toujours je la ferai, même si ... votre exil était court. Je vous avais devinée, ma sœur, j'avais
souligné dans le cantique de l'Amour ce vers: « J'en ai l'espoir, mon exil sera court », et cet autre : « Je
le sens, mon exil va finir.» Je comprends vos désirs, votre impatience : vous êtes prête, petite sœur, à
entrer au Ciel et votre Epoux Jésus peut à tout instant tendre la main qui vous mettra sur le trône de la
gloire ; vous êtes impatiente comme l'Epouse du Cantique - « Tirez-moi à Vous », dit-elle, se traînant
aux pieds du Bien-aimé, toute défaillante de la flamme qui la dévore - En analysant et méditant ce
Cantique des Cantiques, je l'appliquais à la Carmélite et à son Jésus - et c'est sans doute pour cela que
je l'ai rédigé en ce sens comme naturellement et que par places sont venus se ranger des vers du «
Vivre d'Amour» et autres. Et vous avez raison lorsque vous dites qu'il ne m'est pas permis de chanter
comme vous ! non, vraiment, j'ai d'abord à faire oublier à Dieu par un rude labeur et une vraie
pénitence un passé de péché, et ensuite faire quelque chose pour Dieu, travailler à Sa vigne - Avant
d'être à l'honneur - Jeanne d'Arc fut à la peine, et plus que tout autre j'ai à expier. Et si j'y arrive
jamais, je vous dirai alors : Ma Sœur, demandez à Dieu que je succombe à la peine ; demandez -
pourquoi pas ? - que je meure martyr (!) Ce fut mon rêve toute ma vie ; autrefois, j'ambitionnais de
mourir pour la France, aujourd'hui pour Dieu et, vous savez : « Si mourir pour son Prince est un
illustre sort», « Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort. »
- J'ai encore beaucoup à répondre à votre lettre, et je me trouve pris, je vais serrer - pardon - vous me
demandez des dates ; merci de cette délicate attention - Je fête ma naissance et mon Baptême le 10
Juin - la date de ce dernier est le 25, mais la religieuse qui me donna les premiers soins dut me baptiser
- ma 1ère Communion, le 7 juin, mon admission dans la congrégat. de S. Joseph, le 21-novembre,
dans celle de la S. Vierge et S. Louis de Gonz. le 8-Décembre - et en même temps, le 8-Décembre,
ma prise de soutane et ma réception comme aspirant missionnaire ; le 15-octobre qui vit votre charité
pour moi et l'engagement que je pris de me souvenir, tous les jours jusqu'à l'éternité, de vous au «
Mémento » de la messe, avec d'autres œuvres. Tout ce qui m'est arrivé d'heureux ou de malheureux
se trouve presque exclusivement en Juin, c'est en ce mois que j'abandonnai l'Ecole militaire où je me
préparais à entrer, pour me tourner vers Jésus qui m'appelait à d'autres conquêtes. Et vous-même, ma
bien chère sœur, célébrez des dates mémorables - Me permettez--vous de m'y associer ? En Janvier
prochain, je fêterai du moins vos noces d'argent de naissance, si je ne me trompe ; et ce sera d'Afrique,
j'espère.
- Je vous remercie aussi de vos intentions comme marraine mais ne voulez-vous pas aussi donner des
noms en souvenir de vous--même au petit Bédouin - si le 1er était une fille ! - Je vous prie d'avoir cette
bienveillance.
Puisque votre exil demeure, ma sœur, veuillez me continuer la douce consolation de vos bonnes et
saintes pensées - vous ne saurez jamais estimer le bien qu'elles me font - La brise qui vient du Carmel
rafraîchir mon front brûlant et fatigué me rend meilleur en me donnant nouvelle ardeur.
Dans le Cœur de Jésus l'entremetteur de nos âmes, je vous assure de nouveau, ma bien chère et bien
bonne petite sœur, des prières et du très respectueux dévouement de votre misérable frère
M. Barthélemy-Bellière

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