Imprimer

De l'abbé Bellière à Thérèse - 21 juillet 1897

De l'abbé Bellière à Thérèse
21 juillet 1897


Langrune - 21 Juillet 1897
R.Ap.


A ma chère Sœur Thérèse
Ma bonne et bien chère petite Sœur,
J'ai gagné - ô! combien c'a été facile - j'ai votre photographie -désormais vous vivez dans ma pensée
après avoir seulement jusqu'à présent vécu dans mon cœur. (Je m'exprime mal, essayez de comprendre
cependant que vos lettres, votre pensée même prend un corps, une forme - ce n'est plus rigoureusement
abstrait, c'est vous maintenant - J'avais bien essayé de constituer vos traits dans mon imagination - je
dois vous dire que je n'étais pas trop éloigné de la réalité, au moins quant à l'ensemble, de sorte qu'en
vous voyant pour la première fois, je vous ai comme reconnue. Malgré que vous ayez « pris votre
grand air » ainsi que vous dites, ma chère sœur, je vous ai trouvée, comme je vous connaissais fort
bien d'ailleurs, bien bonne, bien aimante et - mais oui - souriante, quoique vous disiez -Merci de la
condescendance avec laquelle vous m'avez donné cette joie de vous posséder presque réellement près
de moi, avec moi toujours - Que sera-ce donc quand votre âme même animera ces traits, souriant à la
mienne, et vivant de sa vie - ce sera déjà le Paradis - et trouverai-je encore - vraiment, le moyen d'être
malheureux. Quelle souffrance possible quand un coin du Ciel illumine toute une vie! Mais, savez-
vous, j'ai peur que Jésus ne vous raconte toutes les peines que je lui ai faites, toute ma misère et que
votre tendresse ne se refroidisse - Si vous saviez combien je suis misérable ! Si cela devait être, dès les
premiers mots fermez-Lui la bouche et venez, car sans vous, je ne tiens pas debout - mais qu'est-ce que
je lis au bas de votre portrait : « Le Seigneur a commandé à son Ange de veiller sur vous et de vous
garder dans toutes vos voies ». » Vive Dieu! je respire, vous me resterez, c'est forcé - c'est l'ordre de
Dieu -Vous allez donc embarquer avec moi pour l'Afrique - au noviciat d'abord - Vous savez ce qu'on
y fait, vous y serez mon pilote « pilote aimé... j'ai ta devise écrite sur ma voile : Vivre d'amour b ». -
Et dans trois ans, nous partirons pour le désert, nous serons missionnaires - là vous vous retrouverez
dans votre élément. La souffrance ne manquera pas, mais je serai votre représentant alors, puisque
vous ne souffrirez plus - Et vous ne savez pas si vous pourrez vous habituer au Ciel, ma brave petite
Sœur? parce qu'on n'y souffre pas- dédommagez-vous sur moi, si j'en deviens digne, obtenez-moi la

 

souffrance - dans l'amour - afin que je sois éloigné de vous le moins possible, au Ciel - au dernier jour
- Je remercie Jésus qui veut bien vous conserver encore pour nous -oui, vraiment comme II nous aime!
Je l'ai prié bien fort, j'ai réclamé, j'ai crié - il s'est laissé vaincre par notre douleur et nos larmes -j'étais
résigné cependant - Au premier moment c'était l'impétuosité de la douleur s'exhalant tout haut, le
calme est venu ensuite - j'ai enfin pensé comme vous - oui, il est utile que vous partiez - et d'ail-leurs
vous serez plus près de moi. Mais voici : votre présence,
- votre action du moins, - ne sera plus sensible comme maintenant et moi, peu habitué aux choses
surnaturelles, je ne sais me faire une idée que vous serez plus réellement présente à mon action.
N'importe je ne récrimine plus - je suis prêt à votre départ - peut-être aussi est-ce parce qu'il semble
moins imminent - puisque vous vivez encore -
- Vous êtes heureuse, chère sœur, de me voir entrer dans l'Amour par la confiance - Je crois avec vous
que c'est la seule voie qui me puisse conduire au Port. Dans mes rapports avec les hommes, je n'ai rien
fait par crainte - je n'ai jamais pu obéir à la violence, les punitions de mes professeurs me laissaient
froid, tandis que des reproches donnés avec affection et douceur me tiraient des larmes, amenaient
des excuses et des promesses que je tenais ordinairement. Il en est presque de même avec Dieu - Si
on me montrait Dieu irrité, la main toujours armée pour frapper - je prenais du découragement et ne
faisais rien - mais si je vois Jésus attendant patiemment mon retour à Lui, m'accordant une nouvelle
grâce après que je lui ai demandé pardon d'une nouvelle faute, je suis vaincu et je remonte en selle.
Maintenant ce qui me retient quelquefois, ce n'est pas Jésus : c'est moi-même - j'ai honte de moi et au
lieu de me jeter dans les bras de cet ami, j'ose à peine me traîner à ses pieds - Souvent, un premier élan
m'entraîne dans ses bras, mais je m'arrête soudain, à la vue de ma misère et je n'ose - Ai-je tort, dites,
petite Sœur? Je crois que le Cœur divin est bien plus attristé des mille petites lâchetés, indélicatesses
que ses amis lui font que des fautes même graves qui échappent à la nature. Vous me comprenez, et
vous me rendrez généreux, irréprochable envers Jésus - Que j'aie à un aussi haut degré au moins, pour
Jésus, le « Point d'honneur » que j'ai vis-à-vis des hommes?!
Vous me parlez, chère Sœur, de la Mère Agnès de Jésus, votre Sœur aussi selon la nature. Son
souvenir s'associe souvent au vôtre dans mes prières, car je n'oublie pas ce que je lui dois - dites-lui un
cordial merci en mon nom. Je priais avec d'autant plus d'amour que je savais le lien qui vous unissait
à elle. Ecoutez ma confession : C'est par vous et votre famille que j'ai su qu'il y avait un Carmel à
Lisieux. De mes confrères de Lisieux parlaient un jour entre eux d'une famille Martin qui avait donné
trois filles au Carmel et des parentes plus éloignées. L'une des filles y était entrée à 15 ans, une autre
après avoir soigné d'une façon admirable jusqu'à la fin l'heureux père - J'étais présent - et plus tard
quand je songeai à demander une sœur au Carmel, cherchant où je pourrais m'adresser, je me rappelai
qu'il y avait un Carmel à Lisieux - et voyez la coïncidence - Votre sœur me reçoit et c'est vous -
dont j'avais seule entendu parler - qui m'êtes donnée - Quand je reçus vos « dates » je fus frappé du
rapprochement et tirai des conclusions. Me suis-je trompé? N'êtes-vous pas celle que dans le monde
on appelait Melle Geneviève Martin? Je vous demande pardon de mon indiscrétion - mais vous m'avez
appris à n'avoir rien de caché - Voilà -Encore une fois, quand même, pardon.
A bientôt, chère petite Sœur, de vos nouvelles - si vous voyiez combien j'en suis heureux - pourtant, je
ne le serais plus, si je savais que cela dût vous fatiguer - n'écoutez pas que votre affection -
A jamais - de tout cœur, je suis, chère et bien chère petite Sœur, votre frère bien heureux
Maurice B – Bellière

Retour à la liste des correspondants