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De l’abbé Bellière à Thérèse - 7 Juin 1897

De l’abbé Bellière à Thérèse
7 Juin 1897


A ma Sœur Thérèse de l'Enf. Jésus
Pax!


Ma bonne et bien chère Sœur,
Je n'ai jamais chanté avec plus d'enthousiasme qu'hier la première strophe du cantique de l'Amour
(PN 17). En aucun jour, je crois, il n'avait plus d'à propos, c'en était d'ailleurs la substance, puisqu'il
trouvait sa place dans l'Evangile - mais pour moi il avait une grâce de plus -hier, ma bien chère Sœur,
à l'heure même où le St Esprit descendait sur les Apôtres avec sa Lumière et Sa Force, je recevais

 

ses ordres, de la bouche de Monsieur mon Directeur - autrement dit, je recevais une décision presque
définitive de ma vocation et j'entendais ceci : Vous avez une vocation sérieuse, à laquelle je crois
fermement et dans laquelle Dieu manifeste singulièrement sa Providence - Avec mille chances
de perte, il vous en donnait dix mille de salut - de plus, II vous veut missionnaire - la carrière est
ouverte, allez - Et je vais partir, ma chère petite sœur; je passerai ces vacances dans ma famille et le
1er Octobre j'arriverai à Alger pour faire mon Noviciat à Maison-Carrée, chez les Pères Blancs - le
seul obstacle que je prévois viendrait de Monseigneur l'Evêque, - j'ai besoin de son autorisation et
quelquefois il fait des difficultés - d'autant que, cette année, plusieurs demandes lui sont adressées en
vue de diverses congrégations - J'ai eu le bonheur de contribuer au choix des Missions africaines des
Pères Blancs pour un de mes confrères que j'emmène.
Relativement à la décision qui m'est donnée, je suis tranquille et heureux, car mon Directeur m'assurait
que même si je ne lui avais manifesté mon désir des missions, il m'y aurait envoyé - en sorte que si
plus tard il m'arrivait de sentir quelques défaillances, découragements, ce qui est presque inévitable au
début, je serais dans la joie, comme S. Paul au milieu de ses tribulations, parce que j'aurais conscience
de faire la volonté de Dieu - et je vous saurais aussi près de moi, ma sœur, par votre charité fraternelle
qui ne sera pas le moindre soutien de ma pauvre âme - vous me l'avez promis, même après l'exil, vous
serez là et je n'ai pas peur.
Adorons Dieu, ma sœur, remerciez-le avec moi - moins que tout autre - et je vous prie de le croire,
je méritais cet honneur que je ne considère qu'en tremblant et cet amour de Dieu m'effraie un peu -
pourtant je veux que la confiance l'emporte et me donner sans réserve; c'est d'ailleurs ce qu'il m'a été
demandé : mon Père m'a dit : II faut vous donner complètement à Dieu qui vous demande tout - vous
ne pouvez être à son service à demi - vous serez bon prêtre ou rien. C'est mon sentiment et je veux
donner sans compter – « étant bien sûr, que lorsqu'on aime on ne calcule pas »,
de sorte qu'en mettant le pied sur le sol Africain je puisse continuer : «j'ai tout donné... légèrement je
cours. Je n'ai plus rien que ma seule richesse: Vivre d'amour! »
Ce sera un rapprochement de plus avec ma petite sœur - Vous me disiez récemment : « Je sens
que nos âmes sont faites pour se comprendre », il me semble à moi aussi et, comme je suis un peu
superstitieux à l'égard de la Providence, je ne puis m'empêcher d'établir de ces rapprochements -
(mais aussi combien de dissemblances!) Permettez-moi de vous en communiquer quelques-uns en
toute simplicité : ces mêmes désirs - âmes, apostolat... vous êtes avant tout apôtre, il me semble- ce
besoin de dévouement à une cause sacrée - Vous aimez celle de Dieu et de l'Eglise - mais aussi n'est-
ce pas? la France, le Pape - et s'il vous avait été donné de porter l'épée pour l'un ou pour l'autre, vous
l'eussiez fait - Je vous avoue que moi-même j'avais d'abord pensé aux armes terrestres - ce n'est que
vaincu (après une lutte de bienfaits et de grâces) par le Christ que j'ai capitulé - tout en gardant au
cœur un ardent amour pour ces chers objets - et, tenez, s'il survenait une guerre, que le Pape rappelât
ses vaillants, il me semble que je serais des premiers - Une de mes joies là-bas sera aussi de travailler
pour la France, tant qu'il sera en mon pouvoir et en mon devoir.
Toute jeune, ma chère petite Sœur, vous avez été sevrée des caresses maternelles - Voyez, je n'ai pas
connu la mienne; bien plus, elle est morte à cause de moi - Jusqu'à 10 ou 11 ans, j'ignorai ce malheur,
recevant d'une tante le dévouement et les caresses que je croyais maternelles tant elles étaient douces
et bienfaisantes - Aussi j'appelais « mère » cette sœur de ma mère et mon cœur souffrira autant qu'il
aurait souffert si j'avais quitté ma mère pour l'apostolat lointain. Je vous la recommande, ma bonne
petite sœur - chaque jour je pense à votre père, à votre mère morts aussi - mon père, il est mort aussi –
Toute ma famille est maintenant toute spirituelle - mais, je crois, je n'y suis pas moins attaché.
Je ne serais pas surpris que nous ayons aussi les mêmes dévotions - C'est le Sacré-Cœur qui m'a
converti, après combien de sottises, de lâchetés - les belles années, celles que Jésus aime davantage,
je les ai gaspillées, sacrifiant au monde et à ses folies les « talents » que Dieu me prêtait - Mais la
S. Vierge, N.D. de la Délivrande que vous connaissez sans doute m'a été aussi d'un bon secours -
S. Joseph, il m'a reçu dans sa garde d'honneur - et je demande beaucoup à l'amitié des S.S. Paul,
Augustin, Maurice, Louis de Gonzague, François Xavier et des S.Stes Jeanne d'Arc, Cécile, Agnès,
vous les avez chantées - Geneviève, c'était une vaillante et elle est encadrée par votre naissance et
votre baptême (3 Janv.)- Thérèse, c'est surtout depuis que je sais cette sainte patronne de ma chère
petite Sœur, M. Madeleine, la pécheresse devenue si aimée de Jésus. Il y a bien aussi les chers
apôtres ou martyrs tels que B. Perboyre - Vénard, de Bretenières, Chapdelaine, etc... Sûrement vous
connaissez tous ces habitants du Ciel-
- Et maintenant, chère sœur du bon Dieu, je vous dis merci pour l'envoi de vos dates sacrées - et je
suis heureux que cette lettre vous parvienne à l'anniversaire d'une mémorable - pardon de vous avoir
contristée dans ma dernière lettre, excusez-moi, je suis si grossier, si brutal - au moins, n'accusez pas
la volonté, ni le cœur - Merci aussi des noms de la future filleule - ils sont ceux que j'aurais choisis
moi-même. J'accepte avec la même simplicité la comparaison du P. de la C et de la Bse Marg. Marie -

avec des restrictions, car j'aurais bien envie d'intervertir les rôles, si je ne craignais de vous faire de la
peine encore. C'est suave et divin cet épanchement du Cœur de Jésus et de ses aimés.
Que je dois vous ennuyer, vous distraire, ma vaillante et chère petite sœur avec tout ce verbiage,
dans lequel il me semble que je parle de moi à outrance - pardonnez-moi - en vérité, je vous assure,
je suis un misérable - et il faut que vous soyez là pour que Dieu m'aime encore. Je compte qu'il vous
récompensera, je le Lui demande ardemment -
Ma bien chère et bien bonne Sœur, je suis pour toujours votre reconnaissant, mais indigne frère
M. Barthélemy-Bellière
N'ayez crainte, ma sœur, je suis trop jaloux de la grâce de Dieu qui m'accorde le bienfait de vos lettres
pour qu'aucun profane n'en pénètre le secret –

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