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Du P. Roulland à Thérèse - 20 janvier 1897

Du P. Roulland à Thérèse.
20 janvier 1897


Kouy Fou
R. + ap.
Le 20 Janvier 1897


Ma sœur,
Comme vous l'avez fait je vais écrire sur toutes les lignes a, ne pas perdre de papier et avec la
permission de notre bonne Mère je vous dirai deux mots seulement du cher Su-Tchuen oriental.
J'arrive aux limites de cette province, je récite le Te Deum, offre au bon Dieu ce que je suis et ce que
j'ai : je pense à Ste Thérèse qui disait : ou souffrir, ou mourir ; pourquoi ces paroles sont-elles venues
à mon esprit, j'en ai eu vite l'explication. Je vous dirai le fait et vous penserez comme moi. Je finis
mon offrande et je suis obligé de me coucher ; deux jours encore et nous descendons à Kouy-Fou
chez un confrère. Mon malaise augmente ; on appelle le médecin chinois, car d'Européen il n'y a ici
que le Père ; je suis déclaré incapable de continuer mon voyage; adieu donc aux chers confrères mes
compagnons. Dix jours après, la fièvre se déclare, grosse fièvre, espèce de tribut que je paye au climat.
Pendant dix jours je déraisonne, mais, paraît-il, tout ce que j'ai dit n'était que de nature à faire rire.
Le premier médecin m'abandonne; un second, jadis persécuté pour la foi, vient et m'administre force
quinine. La fièvre facilement mortelle si elle est continue, devient chez moi périodique et le mieux
commence à paraître. Aujourd'hui je suis à peu près guéri. Voilà le fait ; je conclus : c'est aux prières
des personnes qui prennent intérêt de moi, et surtout aux vôtres que je n'ai pas chanté mon Nunc
Dimittis en entrant dans ma Mission. - Puis n'est-il pas évident que le bon Dieu a voulu me rappeler
que sans la croix et la souffrance je ne ferai rien pour la Gloire de Dieu et le salut des âmes. C'est l'avis
d'un missionnaire qui a 26 ans de Chine. Ecoutez bien ceci, me dit-il, plus vous aurez de tribulations
dans l'exercice de votre ministère, mieux vous réussirez. - Ainsi, ma sœur, dans notre intérêt, il ne faut
pas demander que je ne souffre pas, mais bien que je sache souffrir. - Je trouverai d'ailleurs beaucoup
de consolations et de la part du bon Dieu qui nous assiste visiblement et de la part des chrétiens parmi
lesquels se trouvent d'excellentes familles. Nous venons d'apprendre un fait qui s'est passé près de
Kouy-Fou. Le feu venait de prendre à une maison voisine de celle d'un chrétien converti depuis 4
mois ; les compagnies de pompiers ne sont pas encore organisées en Chine : le feu est maître de la
situation, on lui arrache le plus d'objets possible et on le regarde faire. Les flammes poussées par le
vent s'abattaient sur la maison du chrétien ; alors il prend de l'eau bénite et en jette dans l'incendie ;
aussitôt les flammes prennent une direction opposée et la maison du nouveau converti est sauvée. -
Nombreuses aussi les morts aussitôt après la réception des sacrements.
Dans la solitude de votre monastère vous n'avez peut-être pas entendu parler de la persécution qui l'an
dernier a ravagé les deux tiers de notre province. Chrétiens pillés et forcés de s'exiler, résidences des
missionnaires, églises, établissements de la Mission, tout pillé et incendié. Un missionnaire alors dans
un collège a vu les pillards venir plus d'une fois près de l'établissement et cependant se retirer sans
avoir mis leurs projets à exécution. Et les résultats de l'œuvre de Satan, les voici : les trois principaux
instigateurs des troubles ont été rappelés à Pékin et sont tombés en disgrâce ; les missions ont été
complètement indemnisées ; les mandarins et le peuple voyant les missionnaires si puissants à Pékin
ont commencé à les craindre : les premiers en particulier nous respectent et nous traitent comme leurs
égaux ; les conversions sont plus nombreuses. Ah ! si le peuple Français pouvait et voulait faire rentrer
dans leur trou ces tas de monstres qui travaillent à son malheur ; ne peut-il pas ce que peut une poignée
d'apôtres?
En ce moment la disette règne ici : le Chinois n'imite pas la fourmi qui, dit le bon La Fontaine, fait ample provision pour la mauvaise saison et il est pris lorsque la récolte est mauvaise. Cette année la
pluie n'a cessé de tomber pendant deux mois au moment où le riz était en grain ; la récolte a pourri
sur place et aujourd'hui rien à manger ; un tiers de la population va mourir de faim. Une famille
païenne vient de tuer deux enfants parce qu'il n'y avait pas de riz à leur donner. C'est alors qu'il fait
bon acheter ces pauvres petits êtres. Les filles se donnent ; les garçons se vendent à vil prix. Le père
de cette résidence vient d'acheter un enfant pour 15 F : il porte le nom de Paolo, il a quatre ans et est
d'une intelligence rare. Il est souvent avec le père et parle comme une grande personne. Il est même
constitué mon professeur ; il vient à côté de moi (et il y est en ce moment), il me dit un mot et me fait
répéter jusqu'à ce que je dise bien ; cet enfant recevra une éducation chrétienne et peut-être un jour ira-
t-il au Séminaire. Sa mère, à l'insu de laquelle il a été vendu, doit le regretter, mais lui se trouve bien
ici. Je devais le baptiser mais ma maladie m'en a empêché. Quand ferai-je mon premier baptême,
ma première conversion ? Hélas je ne suis qu'un tout petit enfant : je ne sais pas parler. Je vais passer
quelques mois dans une famille chrétienne, apprendre la langue, les mœurs, etc., et puis l'apostolat
avec un ancien confrère d'abord. - Vous désirez qu'une des petites filles que je baptiserai s'appelle
Marie (Ma ly ia) Thérèse (Te le sa). Choisissez entre les deux noms car les Chinois n'en portent qu'un.
Le nom Louis se dit Louy-se. Ces signes indiquent le ton à employer dans la conversation et c'est ce
que je trouve de plus difficile dans la langue.
Je vous avais dit qu'à Noël je célébrerais une messe à vos intentions, et j'étais au lit e : j'accomplirai
ma promesse aussitôt que je le pourrai. Ma première messe, je la dirai aux intentions de la Ste Vierge
; au mémento de la seconde, j'offrirai la divine Victime pour ma sœur carmélite aux intentions qu'elle
avait formulées dans la nuit de Noël. J'aurai aussi un souvenir pour la bonne Mère : dites-le-lui.
Une privation du missionnaire : il n'a pas Jésus au St Sacrement ; pouvant être appelé à chaque instant
à 5, 6 lieues et plus de sa résidence, il ne peut laisser Jésus sans gardien dans un pays comme la Chine.
Alors en esprit je serai quelquefois dans votre petite chapelle et quelquefois peut-être nous nous
rencontrerons ensemble aux pieds du divin Maître, priant pour notre sanctification et celle des âmes.
Je ne sais à quelle époque ma lettre frappera aux portes du Carmel : la poste n'est pas bien installée en
Chine ; l'adresse est chinoise ; si je le puis je vais vous envoyer ma carte de visite : les caractères se
prononcent lou liang tao et signifient chemin où l'on rencontre miséricorde et doctrine. Demandons au
bon Dieu qu'il en soit ainsi.
J'ai déjà distribué quelques-uns des chapelets que vous m'avez envoyés : la couleur des grains plaît aux
chrétiens qui viennent m'en demander. Je tâcherai de ne pas être prodigue car la Chine est loin de la
France.
Je termine : heureux j'étais à mon départ, heureux je suis à mon arrivée ; la gaieté de mes confrères,
leur charité m'a mis à l'aise. Je sens que je suis chez nous, comme l'on dit dans le pays des pommes.
A Dieu, ma Sœur : je vous bénis de tout cœur, vous et la bonne Mère.
Votre frère en Jésus,

A. Roulland edm (enfant de Marie)
miss. Ap. (missionnaire apostolique)
Su-tchuen or. (Su-tchuen oriental)


Adresse: P. Roulland Miss. ap. au Su-tchuen orient.
Missions Etrangères, 128 rue du Bac Paris (timbre 0.15)

 

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