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Du P. Roulland à Thérèse - 24 février 1897

Du P. Roulland à Thérèse.
24 février 1897


Kouy-Fou
Ma sœur,

R. + Ap.

 

Le 24 Fév. 1897

Je ne vous écris pas longuement, car je suis sur le point de monter à Tchoug-Kin, je ne réponds pas
même à votre longue lettre qui me fait beaucoup de bien. Je veux seulement vous envoyer des reliques
d'un futur martyr : j'en ai laissé à mes parents le jour où je quittai ma famille ; je leur en ai envoyé de
Shang-Haï. Pourquoi n'en enver-rais-je pas aussi à ma sœur ? En ce moment nous ne sommes pas en
danger imminent de mourir, mais d'un jour à l'autre, nous pouvons recevoir des coups de couteau ;
nous ne serions pas martyrs dans la force du terme, mais en dirigeant bien notre intention : en disant
par exemple, Mon Dieu, c'est pour votre amour que nous sommes venus ici, agréez le sacrifice de
notre vie et convertissez des âmes, - n'est-ce pas que nous serions assez martyrs pour aller au Ciel...
Et quel est donc le malheur qui nous menace : voici. La famine est à son comble; à 150 lys d'ici les
brigands ont brûlé un village ; ailleurs un jeune homme passant devant une maison est saisi, étranglé
et cuit dans la marmite ; on a offert de ce mets à la personne qui nous a raconté la chose et a vu les
deux jambes de la victime. - Ici c'est une femme que l'on attaque pour la voler : armés chacun d'un
couteau, deux hommes lui ordonnent de quitter ses vêtements ; la femme le fait malgré elle mais
ne perd pas la carte : au moment propice elle saisit les couteaux et en frappe les voleurs ; elle vient
raconter le tout au mandarin qui lui donne une récompense ; là des brigands sont cachés dans la
montagne et égorgent les soldats envoyés pour les disperser. Un enfant vient apporter une lettre : à 50
lys (5 lieues) d'ici un grand nombre de païens et de chrétiens se cachent pêle-mêle dans un antre de la
montagne, pour éviter les brigands qui les poursuivent ; parmi ces chrétiens sont deux religieuses qui
envoient l'enfant demander au Père ce qu'elles doivent faire. Il serait imprudent de laisser ces vierges
avec les païens si corrompus et elles sont appelées à Kouy-Fou. Les villes que je vais rencontrer en
montant sont en révolution. Bref, vols, crimes sont à l'ordre du jour, et la famine menace de plus en
plus. Si la première récolte (dans deux mois) vient à manquer, qu'arrivera-t-il ? Or la sécheresse a fait
périr les sarrasins. C'est pour faire venir la pluie que le mandarin vient de lancer un édit : défense de
manger de la viande. II croit rendre ainsi les dieux propices, comme si ces diables avaient les clefs du
grand réservoir céleste. Un père me disait avant-hier : C'est possible que je passe l'arme à gauche, il
serait bon que je fisse mon testament. Enfin nous sommes à la disposition du bon Dieu, si les brigands
m'assassinent et si je ne suis pas digne d'entrer immédiatement au Ciel, vous me tirerez du purgatoire
et j'irai vous attendre au Paradis.
J'ai déjà fait du ministère ; une petite fille de la Ste Enfance, âgée de 1 an, vient de mourir ; le P.
chargé de Kouy-Fou m'envoie bénir le petit cadavre. Je pars en chaise ; en arrivant je trouve la petite
fille couchée sur un banc ; à côté d'elle on mange, on fume, on se chauffe comme si rien n'était ;
les enfants s'amusent comme à l'habitude. La maîtresse de maison me fait asseoir, m'invite à fumer,
m'apporte le thé, puis des mets chinois. Je me mets à l'œuvre près du cadavre. Sur ces entrefaites arrive
le cercueil, il est composé de quelques mauvaises planches mal ajustées à l'aide de chevilles en bois ;
ce cercueil coûte 200 sapèques (20 sous). On y place l'enfant ; alors je me revêts du surplis, de l'étole,
je prends le bonnet chinois et je donne la bénédiction. Je vous avoue que j'étais content de le faire :
il me semblait voir cette petite âme venir me sourire et me promettre de prier pour moi et les miens.
(Naturellement lorsque je parle des miens, je parle aussi de ma sœur Carmélite.) - Vous me dites,
ma sœur, que vous offrez au bon Jésus mon amour avec le vôtre ; eh bien ! à la Ste Messe j'offre le
vôtre avec le mien, après la Ste Communion; je suis certain que Jésus en voyant cette offrande me
pardonnera le peu d'amour que moi j'ai pour Lui. Au mémento des morts je pense à vos parents
défunts.
Une nouvelle que nous apprenons à l'instant : le mandarin militaire de Kouy-Fou se promène en ville
et punit sur-le-champ les Chinois qu'il trouve en défaut. Il craint : il a expédié ses affaires dans une
province plus sûre ; le chrétien qui donne cette nouvelle au Père qui monte avec moi pour visiter
une chrétienté, ce chrétien ajoute : Père, ne partez pas, s'il nous arrive des histoires pendant votre
absence nous n'aurons personne pour nous défendre. Le Père les rassure : « S'il y a des troubles
ici je reviendrai immédiatement. » Un vieux chrétien et saint homme a vu bien des crises : il a vu
l'inondation à sa porte sans aucune crainte, parce qu'il avait fait dire une messe et qu'il était sûr du
secours de Dieu. Aujourd'hui il craint sérieusement : qu'allons-nous devenir ? - Encore une nou-velle :
dans une autre partie du pays, nous apprenons qu'il y a des troubles.
Bavard que je suis: je devais être court et voyez ... j'aurais mieux fait de ne pas déchirer ma feuille.
Surtout ne dites rien au dehors ; je désire que ma famille ne sache pas le danger qui nous entoure.
- Je vous écrirai bientôt. Présentez mon affectueux et filial respect à notre bonne Mère (Marie de
Gonzague) ; à vous, ma Sœur, ce souhait : que le très doux Seigneur embrase votre cœur de son
amour,
A. Roulland
miss.ap.
Su- Tchuen or. (oriental)

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