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Du P. Roulland à Thérèse - 29 avril 1897

Du P. Roulland à Thérèse.
29 avril 1897


R. +Ap.
Ho pao tchang
Le 29 Avril 1897

Ma sœur,
Me voilà petit bébé ne sachant pas parler, apprenant la langue dans une famille chrétienne. Mon
voyage a été heureux : un seul accident qui aurait pu devenir tragique. Un matin j'étais en chaise
portée par 3 hommes : cette chaise est fixée à deux bâtons et les hommes sont placés aux extrémités
des bâtons. J'étais donc assis dans ma chaise, ayant à droite, à gauche des rizières pleines d'eau et de
boue; la route avait 75 ct. de large ... Tout à coup une corde se brise, et porteurs, chaise et porté sont
sur le flanc : si j'étais tombé à droite je prenais un bon bain ; heureusement je suis tombé à gauche et
j'en ai été quitte pour la peur. Un peu plus loin nous rencontrons, étendu sur le chemin, le cadavre d'un
homme mort de misère ; les Chinois aiment beaucoup penser à la mort : aussi ils passent près de ce
cadavre sans être surpris le moins du monde. Ho pao tchang a une chrétienté de 500 âmes, l'oratoire
est dans la campagne et tout autour sont les propriétés des chrétiens, une vraie paroisse de France.
Le jour de Pâques j'étais seul, le Père passait la fête à 6 lieues plus loin. Les chrétiens ont été sages:
nombreux ils sont venus le matin en apportant des pétards (car ici pas de fête sans vacarme), alors je

 

leur ai promis une bénédiction du St Sacrement. Aussitôt après ma messe, tous, hommes et femmes se
sont enfuis comme des voleurs ; j'en ai demandé la cause : pendant le carême ils n'avaient pas mangé
de viande et ils avaient hâte d'y goûter. Ont-ils commis un péché de gourmandise ? Bien sûr que non.
Après mon dîner ils reviennent tous pour me saluer et assister au Salut, après lequel ils viennent me
chercher dans ma chambre : avant que de partir, ils veulent recevoir la bénédiction du Père ; je vais au
pied de l'autel et fais sur les hommes puis sur les femmes un grand signe de croix. - Voilà une belle
journée, n'est-ce pas ma Sœur, même au fond de la Chine le missionnaire a de grandes consolations.
Huit jours après, je prenais avec le P. Fleury le chemin qui me conduisait chez les Louy, famille où
je dois apprendre la langue. Que de belles choses j'aurais à vous dire sur cette famille. J'y ai trouvé
ces bonnes traditions qui jadis vigeaient (être fort et vigoureux) en notre belle France. Hier soir nous
comptions 22 hommes et 20 femmes (les enfants ne sont pas compris dans ce nombre) habitant sous le
même toit.
Il y a un chef de famille à qui tous, frères et enfants et petits enfants, obéissent comme un seul homme.
Chacun a son travail et jamais de disputes. Matin, midi et soir, prières en commun, le soir chapelet.
Au signal donné tous accourent et chantent dans leur langue les louanges du bon Dieu. - Près d'eux
se trouve une famille païenne qui avait une vieille morte le dimanche de Quasimodo. Cette vieille
voulait mourir chrétienne mais la famille s'opposait à la réalisation de son désir, et surveillait les Louy
lorsque ceux-ci venaient voir la malade. Que font ces derniers : ils invitent à dîner la famille païenne
et lorsque tous sont arrivés une Louy court chez la malade, lui enseigne les principales vérités de notre
sainte religion, la baptise et revient au galop. Les païens ne se sont aperçus de rien. Avant de mourir la
vieille a dit aux siens qu'elle voulait être enterrée comme les chrétiens. On n'a pas tenu compte de ses
dernières volontés : tamtam, flûtes, pétards ont fait toute la nuit un vacarme infernal. Les malheureux
ne savaient pas que leur vieille mère était au ciel ou en voie d'y aller.
Dans ma famille, il y a trois vierges : deux portent le nom de Thérèse ; je leur dis : maintenant j'écris
à ma sœur cadette qui s'appelle comme vous. - Mais, disent-elles, le Père nous a dit qu'il était seul. Je
tourne la difficulté en disant : Je ne puis m'expliquer, je ne connais pas votre langue.
Vous priez à mes intentions : comme je suis actuellement dans le district de Ho-Pao-Tchang j'ai offert
vos prières au bon Dieu pour obtenir la conversion des Infidèles de ce pays. Or, ma Sœur, voici une
bonne nouvelle qui nous arrive : 200 païens au moins viennent de reconnaître notre Dieu pour leur
Dieu et ils demandent à être instruits des vérités de notre Sainte Religion. Qui sait? Ce sont peut-être
les prières de ma sœur qui ont attiré la grâce de Dieu sur ce district. - J'ai commencé mon ministère
en portant le bon Dieu à des mourants. J'étais heureux de voyager avec Jésus au milieu des païens qui
ne se doutaient pas que j'avais un trésor sur mon cœur. Comme il est bon ce Jésus de se donner à tous,
même aux déshérités de la fortune. Il reste dans une maison où je respire à peine. Il se donne à des
malades que par prudence je dois toucher avec précaution. Que de misères dans cette Chine ! Qu'elle
est grande la miséricorde de mon Dieu !
A Dieu, ma Sœur, union de prières, union de sacrifices ; plus tard union de gloire au Ciel,

A. Roulland edm (enfant de Marie)
miss. Ap. (missionnaire apostolique)
Su-tchuen or. (Su-tchuen oriental)

 

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