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Du P. Roulland à Mère Marie de Gonzague. 19 janvier 1897.

 

Du P. Roulland à Mère Marie de Gonzague. 19 janvier 1897.

 

Kouy-Foù                         R + Ap                         Le 19 Janvier 1897.

 

           Ma Révérende Mère,

         Vous avez reçu, j'espère, ma lettre du 26 septembre et quelques détails sur mon heureux voyage jusqu'à Chang-Haï : mais Chang-Haï n'est pas mon Su-tchuen et le 12 9bre j'entrais dans les eaux du Fleuve Bleu, remarquable par ses eaux sales que boivent tous les voisins, paysans et citadins et même les voyageurs. Pendant huit jours nous sommes à bord d'un steamer anglais. C'est là que nous avons rencontré une âme bien à plaindre. Née à Chang-Haï de parents protestants ou athées elle fut envoyée en Europe où elle reçut une excellente éducation chez des sœurs de Belgique : l'heure de la grâce sonna pour elle; elle demanda à son père la permission de se convertir, permission qui lui fut refusée. Puis elle est revenue à Chang-Haï et de conversion il n'est plus question. Et cependant elle aimait beaucoup parler avec nous. Elle me répondit négativement lorsque je lui demandai si elle priait quelquefois. - Aimez-vous au moins notre Mère [lv°] du ciel, continuai-je? Non, mon père, je suis athée. Que deviendra cette pauvre âme? Dieu le sait : Je suis miséricordieux envers ceux qu'il me plaît. Vraiment nous, carmélites et missionnaires, nous sommes les enfants gâ­tés de la bonne providence. Notre vie a sans doute des côtés pénibles : mais aussi que de consolations. - Puis c'est le paganisme. Nous montons, mes confrères et moi, sur une barque chinoise? où nous trouvons 4 compartiments formés par des planches plus ou moins bien reliées entre elles : nos chambres sont sur le milieu de la barque : en avant, un espace réservé aux hommes d'équipage. Voici notre manière d'avancer : s'il y a du vent, une voile rectangulaire nous vient en aide. S'il n'y en a pas, on attache une longue corde en bambou au mât, et une trentaine de Chinois ou tireurs descendent sur la rive, et tirent sur la corde : c'est très curieux de les voir courir de rocher en rocher : un chef a soin de rappeler à l'ordre les retardataires en les frappant à coups de corde. Il arrive quelquefois des malheurs, aux petits surtout : nous en avons vu un qui, en tombant, s'était défoncé le front et la tête. Un des nôtres, pas plus haut qu'un petit Européen de neuf ans, roule sur les pierres et reste là : le chef arrive lui administre quelques coups de corde et le fait avancer bon gré mal gré. Un Européen se serait apitoyé sur le sort de ce pauvre [2r°] petit, mais le Chinois ne pèche pas par trop de cœur : pour se l'attacher il faut lui donner beaucoup de riz à manger. Si le vent est contraire, repos; alors nous descendons : les uns vont à la chasse au canard : les autres s'armant d'un filet se font pêcheurs; une fois nous avons pris 103 petits poissons. Le paysage est imposant : le fleuve serpente à travers les montagnes qui souvent s'élèvent comme un mur : tantôt la pente est moins rapide et s'il y a un coin fertile, on y voit une habitation : s'il y a une vallée elle est couverte ou d'orangers ou de bambous : les villes ont un aspect assez triste. - Les eaux du fleuve sont très mouvementées : on les voit s'élever, former des tourbillons, des rapides : ces derniers sont formés par des rochers qui s'avancent et contre lesquels se brisent les flots. C'est à un de ces endroits difficiles qu'il est arrivé au cuisinier des matelots une triste histoire dont nous avons été témoins. Voici : dans l'espace qui leur est réservé se trouve leur cuisine, espèce de trou assez profond pour que la marmite placée sur le fourneau soit à hauteur du plancher. La marmite a, à peu près, cette forme? et n'a pas de couvercle : donc la manœuvre est difficile : le cuisinier sort de son trou et veut saisir un levier [2v°] mais il manque son coup et tombe assis dans sa marmite. Voilà un spectacle qu'on ne voit pas tous les jours en France. Le malheureux est bientôt relevé mais restent les suites de l'accident : la marmite est défoncée, les fèves qui cuisaient se promènent dans la cuisine, l'eau éteint le feu. Nous ne voyons que ces dégâts et nous prenons une bonne partie de rire : mais le cuisinier montre sa jambe toute brûlée et nous nous mettons à le plaindre : il a l'air bien consterné mais je crois qu'il souffre davantage d'avoir perdu la face devant les Européens qui ont vu l'accident que de sa blessure. Le lendemain il reprenait ses fonctions à bord de la barque que nous avons appelée St Joseph.

       Enfin nous arrivons aux limites du Su-tchuen oriental : si vous me le permettez ma bonne Mère, c'est à Sr Thérèse que je parlerai de notre belle Mission. Vous étiez souffrante lorsque vous m'avez écrit : le bon Dieu j'espère vous a guérie.

             A Dieu, ma bonne Mère, agréez mes sentiments de profond respect, de sincère et filiale reconnaissance

A. Roulland edm (enfant de Marie)
miss. Ap. (missionnaire apostolique)
Su-tchuen or. (Su-tchuen oriental)

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