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Du P. Roulland à Mère Marie de Gonzague. 13 octobre 1897.

 

Du P. Roulland à Mère Marie de Gonzague. 13 octobre 1897.

 

Ho-Pao-Tchang

R. + Ap.                                                                                            

Le 13 Oct. 1897                                                                                            

Avant- veille de la fête de Ste Thérèse

Ma bonne Mère

 

         J'attendais à chaque instant des nouvelles : elles sont là : ma sœur a quitté la terre depuis longtemps déjà (le P. Roulland vient de recevoir la lettre d'adieu de Thérèse, LT 254, accompagnée d'une lettre de Mère Marie de Gonzague du 19 juillet (non retrouvée). La malade est alors au plus mal. Plus loin, le missionnaire va parler de la messe offerte le 2 octobre : à cette date, Thérèse est exposée au chœur sur sa couche funèbre, l'inhumation n'ayant lieu que le 4 octobre), elle est allée au Ciel louer le Dieu qu'elle aimait tant sur la terre. Je ne la connaissais que depuis peu de temps : mais les quelques lettres que vous avez bien voulu lui permettre de m'écrire, m'ont fait admirer sa belle âme. Ses lettres me faisaient du bien, elles me faisaient aimer le bon Dieu et les âmes : l'amour de Dieu était le but de ses actions, et je tâchais d'imiter son exemple. Le missionnaire a des moments pénibles : je les aurai comme les autres : ces difficultés ne me faisaient pas peur parce qu'au Carmel une (sic) ange priait pour moi; j'espérais travailler avec succès au salut des âmes, parce qu'au Carmel j'avais une coopératrice. Je faisais de beaux plans, m'appuyant toujours sur les mérites de ma Sœur.

       [lv°] Je ne désespère pas malgré tout : notre conversation est dans les Cieux (Cf. LT 201,1. 72, citant Ph 3, 20), me disait Sr Thérèse. Aujourd'hui ces paroles sont complètement réalisées. Ma sœur est au ciel et de là-haut j'espère elle continuera de s'entretenir ave mon Ange Gardien et de m'aider dans l'œuvre de l'apostolat.

Dans la station où j'apprends la langue, il y a quelques vierges : j'avais parlé à ces vierges de ma sœur malade : je viens de leur dire que ma sœur est morte. Et comme elles étaient étonnées de ne me voir pas triste : Ma sœur était vierge comme vous, elle aimait beaucoup le bon Dieu, elle était heureuse de mourir pour aimer le bon Dieu au Ciel. - Ces jeunes filles ont compris.

      N'est-ce pas, ma Mère, que nous avons raison de nous réjouir du bonheur, vous de votre fille, moi de ma sœur. Ou souffrir ou mourir, disait Ste Thérèse. Ma sœur a souffert par amour, est morte d'amour. Je demande au Seigneur Jésus de mourir de la même mort. - Vous ne vous affligerez pas, n'est-ce pas, ma bonne Mère : ce sera interpréter fidèlement, j'en suis certain, le désir de celle que nous venons de perdre. Vous avez dit le Fiat : le bon Dieu l'a accepté : le [2r°] Seigneur aime le Don qu'on lui fait d'un cœur gai : Hilarem datorem diligit Deus (2 Co 9,7, que Thérèse cite au Ms C, 28v°).

       Ma sœur veillera sur moi : de mon côté je continuerai de prier pour elle : je ne me rappelle pas avoir demandé autre chose à Dieu pour elle que de l'embraser du divin amour (c'est ce qu'avait souhaité Thérèse; cf. LT 189 et 201). Pour lui obéir encore je ne demanderai à Dieu qu'une chose : qu'il lui permette de travailler encore au salut des âmes (« Mon désir est de travailler encore (au Ciel) pour l'Église et les âmes », écrit-elle le 14 juillet, dans la lettre qu'il a sous les yeux LT 254).

Tous les jours je prierai pour vous, ma Mère : au St Sacrifice lorsque j'arrive au mémento des vivants, je pense que ma sœur n'est plus sur la terre, alors je demande à Dieu pour vous ce que je demandais pour elle. - Le deux octobre j'offrais le St Sacrifice aux intentions de son ange gardien et du mien : je ne pensais pas qu'elle était là elle-même pour recueillir le fruit du St Sacrifice. Le jour de la fête de Ste Thérèse je prierai tout spécialement pour le Carmel de Lisieux.

         Dans ma dernière lettre (du 29 avril, arrivée à Lisieux le 27 juin), j’envoyais à ma Sœur la liste des agrégés à la Confrérie du Mont Carmel. J'ai probablement fait une erreur dans la seconde partie de la liste; voici les vrais noms : de Kouy-Foù : Marie Bôu inscrite le 26 août 1896; Anne Bôu, le 2 Fév. 1897.

           [2v°] Monseigneur ne m'a pas encore assigné de poste; j'attends l'appel de jour en jour. Le dimanche du St Rosaire, j'ai prêché sur... l'Envie. Les chrétiens m'ont très bien compris, mais je n'ai pas reçu les compliments, probablement parce que je ne les ai pas ménagés.

       Dans le district où j'apprends la langue, il y a un gros mouvement de conversions : près de 200 païens vont adorer le même jour (l'adoration était, dans plusieurs Missions de Chine, une cérémonie solennelle qui marquait l'entrée en catéchuménat; elle comportait une renonciation aux idoles et un acte public signifiant la volonté d'embrasser la religion catholique). Le Missionnaire qui visite le district a confiance en l'avenir. Deo Gratias! La Gloire de Dieu y gagne. La Bonne Mère est invoquée dans un bourg où l'an dernier le jour de la Ste Thérèse il n'y avait pas un seul chrétien.

         Ma bonne Mère, je vous quitte : si vous répondez à ma lettre vous me direz j'espère : « le bon Dieu doit bien m'aimer, parce que j'ai fait le sacrifice d'un cœur gai. »

Au Revoir près de Jésus Eucharistie, et recevez mes sentiments de profond respect et de sincère reconnaissance

A. Roulland edm (enfant de Marie)
miss. Ap. (missionnaire apostolique)
Su-tchuen or. (Su-tchuen oriental)

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