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Du P. Roulland à Mère Marie de Gonzague. 24 septembre 1896.

 

Du P. Roulland à Mère Marie de Gonzague. 24 septembre 1896.

 

Le 24 septembre 1896

(Shang-Haï Chine)

 

   Ma Révérende Mère,

       Ma dernière lettre datée de Marseille était courte : c'était un dernier adieu avant de quitter la chère France, c'était une dernière bénédiction à ma Mère et à ma Sœur. Maintenant que je dispose de beaucoup de temps, vous me permettrez n'est-ce pas après vous avoir présenté mon filial et religieux respect, de vous écrire plus longuement et de vous donner quelques détails sur ma traversée. A 4 heures 1/2 le 2 août le premier coup d'hélice nous séparait du rivage et le Natal commençait à fendre les flots. Cinq minutes après, placé à l'arrière, j'ai envoyé ma bénédiction aux personnes qui me l'avaient demandée. Pauvre nature humaine ! le missionnaire devrait n'avoir d'autre patrie que le ciel, plus que tout autre, ou du moins autant qu'une Carmélite il devrait avoir renoncé à tout, et cependant j'ai éprouvé en ce moment que je possédais bien peu la vertu de renoncement. J'ai senti un grand vide se faire autour de moi. J'ai été plongé quelques instants dans une grosse rêverie : mais j'ai pensé à N.D. de la Garde, aux prières du Carmel [lv°/2r°] aux âmes à sauver et j'ai retrouvé la paix d'âme. J'étais d'ailleurs en compagnie de 19 confrères tous plus gais les uns que les autres. Après le dîner nous avons cessé de voir Marseille : c'était la monotonie des eaux. Nous chantions bien le « Benedicite maria Domino ("Mers et rivières, bénissez le Seigneur !" Dn 3, 78), plusieurs cependant auraient préféré faire cette invitation aux fleuves, au Wampoo p. ex., fleuve qui relie Shang-Haï à la Mer de Chine. - Parfois nous apercevions la terre v.g. (verbi gratia = par exemple) Corse, Sardaigne, détroit de Messine, mais le Natal marchait toujours et toujours nous retrouvions l'immensité. Nous arrivons enfin à Port-Saïd, là nous faisons escale et vite nous descendons à terre : mais attention ! l'insolation s'attrape facilement et elle est très dangereuse : nous prenons lunettes noires, chapeaux blancs, parasols et nous avançons : le sol est brûlant et couvert de poussière : les Arabes nous assomment de leurs cris : enfin nous arrivons à une chapelle catholique : nous étions chez nous : aussi nous en profitons pour chanter un Magnificat que la Ste Vierge a certainement entendu car il était d'une hauteur extraordinaire. - Notre guide a eu grand soin de nous conduire ensuite à la Mosquée : cette grande salle assez fraîche servait de dortoir à un tas de désœuvrés qui n'avait pas la mine rassurante. Nous revenons sur le Natal : une autre scène s'offre à nous : ce sont de petits Arabes qui nagent autour du navire et nous crient : « Un sou à la mer », si un sou est jeté ils plongent, se battent sous l'eau pour avoir le sou : remontent à la surface et recommencent leur vie. L'un d'eux monte sur les bastingages, se jette à l'eau à bâbord, passe sous le navire et reparaît à tribord. Mais tous ces détails on le trouve dans toutes les relations de voyage : je m'arrête.

       Le Natal se met en marche, gravement cette fois car il est en plein canal de Suez : nous voyons la terre, mais une terre aride, un désert. -Nous arrivons à Suez et de là nous entrons dans la Mer Rouge : nous coupons donc la route qu'ont suivie les Hébreux : de loin nous apercevons le mont Sinaï. Les Hébreux murmurèrent lorsque l'eau vint à manquer : on aurait presque la tentation d'atténuer leur faute lorsqu'on est passé sur la Mer Rouge au mois d'août : chaleur extrême : pas d'air : respiration difficile : nous garderons souvenir de cette traversée. Djibouti et Aden n'ont rien de bien remarquable; pas de végétation. - Après Aden c'est l'Océan Indien et la Mousson, vent d'Afrique qui procure le mal de mer à plusieurs passagers. Enfin voici Colombo et la fertilité : bananiers, cocotiers, etc. etc., nouvelle végétation : mais la chaleur tropicale ne dis­paraît pas avec l'aridité : elle nous suivra jusqu'à Shang-Haï. - Le Natal prend dans ce dernier port une charge d'opium : espèce de tabac à fumer qui abrutit littéralement les malheureux Chinois, et se dirige vers [2v°] Singapour, au sud de la Malaisie. Nous doublons le cap et 48 heures après nous sommes à Saigon, ville de la Cochinchine Française. Le Carmel est tout près du Séminaire : une de mes premières visites a été pour la Chapelle de vos Sœurs : j'ai eu un petit entretien avec la Révérende Mère; d'après ce qu'elle m'a dit, j'ai vu que les religieuses avaient grand besoin de la direction d'une Européenne; elles en conviennent elles-mêmes : comme les chrétiens dans les districts, elles sont très dociles, d'une docilité qui va jusqu'à la faiblesse : livrées à elles seules, elles laisseraient facilement les abus s'introduire dans la maison. Or d'Européennes il n'y en a pas le nombre suffisant. Elle m'a recommandé de prier pour sa maison, de demander au Seigneur qu'il suscite des vocations extraordinaires dans les Carmels de France, et qu'il leur envoie des auxiliatrices (il est vraisemblable que cette requête a relancé l'hypothèse du départ de Thérèse pour le Tonkin. La lettre de Chine arrive à Lisieux le 1er novembre (selon LT 201). C'est en novembre qu'on fait une neuvaine à Th. Vénard en faveur de Thérèse, dont, en fait, l'état s'aggrave ensuite; cf. CJ 27-5-). Je le ferai volontiers : les Carmélites derrière les grilles du cloître sont de si bons missionnaires. - J'ai encore visité la Cté des Sœurs amantes de la Croix : ce sont des filles non cloîtrées, toutes indigènes, qui après un certain temps passé à la maison mère, vont en district, font office de maîtresses d'école, baptizeuse, etc. et sont ainsi le bras droit du missionnaire. Elles peuvent pénétrer dans les maisons, alors que les mœurs du pays le défendent au missionnaire : les petits enfants mourants, elles les baptisent. [3r°] Au Su-tchuen nous avons les vierges qui nous rendent aussi des services, malheureusement on ne peut les réunir en Communauté : ce serait un sujet de scandale. - De Saigon à Hong-Kong nous avons été en compagnie de 300 Chinois qui venaient de faire la récolte du riz; ils étaient entassés comme des harengs dans un baril et ce qui m'a frappé c'est qu'une dispute ne s'est pas élevée entre eux : ce ne seraient pas 300 Français qui seraient restés dans une telle situation, sans se cogner de temps en temps. Un de ces passagers, fumeur d'opium, est mort pendant la traversée : à 5 heures du matin on lui a mis aux pieds une lourde grille, on l'a placé sur une planche inclinée et on l'a laissé glisser dans l'eau. Et son âme où était-elle ? il était païen.

       - En arrivant à Hong-Kong nous remarquons un Chinois assis sur ses talons : il ne fait pas un mouvement alors que ses compagnons se disposent à descendre : on le pousse, il dormait d'un sommeil venant de l'opium : on a été obligé de le porter au rivage comme un être mort. Pauvres peuples ! Il faut bien les excuser un peu : ils ne connaissent pas notre sainte religion : plongés dans les ténèbres de la mort, ils ne connaissent et ne veulent que les puissances charnelles. Demandons ma Révérende Mère demandons au bon Dieu qu'il fructifie la parole de l'apôtre : la grâce peut attendrir ces cœurs durs et [3v°] orgueilleux : or le bon Dieu aime à donner sa grâce à ceux pour qui on la demande. - Et maintenant j'ai foulé le sol de la Chine : je suis à Shang-Haï depuis 15 jours : j'ai encore un mois à y passer. Lorsque vous recevrez cette lettre, je voyagerai sur le fleuve Bleu : j'arriverai dans ma mission vers la Noël : en ce beau jour j'offrirai ma seconde messe, la messe de l'aurore à vos intentions et aux intentions de ma sœur (on sait que la maladie empêchera le P. Roulland de célébrer à Noël. Thérèse confiera,à l'infirmerie, la déception éprouvée à cette nouvelle CJ 1.8.9). Envoyez-les moi par votre bon ange le 24 au soir : il les placera sur le corporal et je les offrirai moi-même à N.S. Je dirai la Ste Messe entre 6 et 7 heures : c'est-à-dire à l'heure de Lisieux, entre 11 heures et minuit le 24. - Lorsque j'ai quitté la France vous étiez souffrante, ma Révérende Mère : le bon Dieu, j'espère, a exaucé ma demande et maintenant vous êtes bien portante. Il est bon d'aller au Ciel : mais le plus tard possible : la Ste Écriture nous dit : Venit nox, quando nemo potest operari (Jn 9, 4) : (après la mort on ne travaille plus). Je prévois votre réponse : avec St Paul vous me dites : Je désire mourir pour être avec Jésus (Ph 1, 23.). - A la grâce de Dieu : sa volonté, non la nôtre : à cela vous ne trouvez rien à redire.

       A Dieu, ma Révérende Mère, agréez les sentiments de profond respect et de sincère reconnaissance de votre Missionnaire,

 

A. Roulland edm (enfant de Marie)
miss. Ap. (missionnaire apostolique)
Su-tchuen or. (Su-tchuen oriental)