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Maurice Bellière

 

Le premier Frère de Thérèse (1874-1907)


La « reconnaissance » de la tombe du Père Bellière, au cimetière de Langrune, en septembre 1975, a valeur de symbole.
Nul souci archéologique, mais la seule piété fraternelle a conduit là un missionnaire, Père Blanc comme l'avait été lui-même le premier Frère de Thérèse. Tombe d'abord introuvable. Une « ancienne » du pays désigne enfin l'endroit : pierre envahie par la mousse, inscription illisible ; sous la dalle inclinée, détritus provenant des tombes voisines. Un vigoureux nettoyage fait apparaître une double inscription :

Mme BARTHÉLÉMY née LOUVEL 1841-1907
(Calice gravé) P. MAURICE BELLIÈRE Prêtre, missionnaire en Afrique 1874-1907


Mme Barthélémy ? La « mère » — une tante maternelle — qui avait recueilli Maurice, bébé de quelques jours, orphelin de naissance.
Texte indéchiffrable, « pots cassés », présence maternelle : ces « signes distinctifs » de la tombe du Père Bellière avaient déjà marqué plus d'une étape de sa vie, on devait bientôt le constater.
Ainsi amorcée de façon fortuite, la recherche allait connaître des rebondissements imprévus. Une recherche toujours fidèle à elle-même : nulle curiosité déplacée ; à l'origine, aucun projet de publication ; mais la démarche affectueuse et gratuite d'un ami sur les traces de son ami. Un unique souci : apprendre, pour en faire son profit, comment le chef de file avait vécu son privilège de premier Frère d'une Sainte. Faire reculer les ombres sans profaner le mystère, seul ce propos répondrait au souhait de Thérèse et de Maurice : « qu'aucun profane ne pénètre le secret » de leur fraternité (P.S. de LC 186, en réponse au P.S. de LT 224).
Alors s'est dessinée une histoire, à première vue déconcertante. Elle n'a livré que progressivement sa signification. Avec le recul, il a semblé opportun de la proposer à la méditation de tout frère de Thérèse. Celle-ci ne l'aurait-elle pas gardée intentionnellement en réserve jusqu'à ce jour, pour la lui offrir comme une parole de réconfort, si nécessaire aujourd'hui ?

Une parole de vérité, austère, exigeante


Dès sa première lettre, Thérèse énonce la loi qui va régir toute l'existence du P. Bellière : « " Bienheureux l'homme qui a souffert la tentation " et encore : " Celui qui n'a pas été tenté, que sait-il ?... En effet lorsque Jésus appelle une âme à diriger, à sauver des multitudes d'autres âmes, il est bien nécessaire qu'il lui fasse expérimenter les tentations et les épreuves de la vie. » (LT 198, 21/10/1896.) L'amitié de Thérèse ne dispense pas de l'épreuve et de la tentation. Pour « les apôtres que Jésus lui a donnés pour frères » (Ms C, 33 v°), elle ne peut désirer, comme pour elle-même, que le don total de soi, jusqu'au sang, par « le martyre du cœur ou du corps » (billet de Profession). Pas plus en mission qu'au Carmel, il ne faut « faire de la fausse monnaie pour acheter des âmes » (CJ 8.7.16). La seule monnaie qui ait cours en Rédemption porte l'effigie de la Sainte Face (cf. sa prière, Mss I, 20). Maurice Bellière se fût peut-être contenté de « belles paroles » (CJ, ibid.), de « nobles sentiments » (Ms C, 32 r°). Ses lettres en débordent. Thérèse l'entraînera au-delà. Il lui sera demandé de tout perdre, de déposer tout alliage au creuset d'une passion douloureuse, qui fera de lui « un homme presque déshonoré » — comme le papa de Thérèse (cf. CG II, 615). De cette destinée qui a toutes les apparences de l'échec, l'une des plus proches disciples de la Sainte, Marie de la Trinité, perçut très tôt la signification : « Le premier frère de Thérèse, très fraternel avec elle, est allé la rejoindre il y a deux ans, après avoir souffert dans son corps et dans son âme un véritable martyre. Non, elle n'épargne pas ses vrais amis, ou plutôt elle les burine à l'image de Jésus. » (Lettre au Carmel d'Angers, 17/7/1909.)
Dès sa quinzième année, Thérèse avait compris que les prêtres eux-mêmes sont « des hommes faibles et fragiles » (Ms A, 56 r°). Les épithètes valent au superlatif pour son premier frère prêtre. Dieu, qui n'a laissé au hasard aucun détail de la vie de la Carmélite, n'a pas jugé utile de lui choisir pour frère un surhomme ou un saint. Longtemps après son régiment, Maurice Bellière aura à déplorer « bien des chutes, des sottises inouïes » (CG II, 871). Il faudra que Thérèse l'enfante longuement, dans la prière et la souffrance. On songe ici à ce qu'écrit Claudel de la nouvelle maternité offerte à Marie au pied de la Croix : « Heureux, dit le psaume, celui qui comprend sur l'indigent et le pauvre. Et quoi de plus pauvre et de plus indigent, et j'ajouterai, de plus confus, de plus brouillé et illisible qu'un pécheur ? Dans tout cela il faut que ce soit elle, ces gens, qui les réalise. Tout ce qui était semence, elle le végète dans son cœur en cep et en grappe. » (P. Claudel, L'Epée et le Miroir, Sixième douleur.)
Thérèse ne « réalisera » son frère qu'au-delà de la mort. De sa mort à elle, qui ne saurait ralentir sa tendresse, bien au contraire. Comme s'il prévoyait son avenir « indigent, pauvre, brouillé », l'abbé Bellière l'interrogeait un jour : « Je vous connais assez pour savoir que ma misère ne devait jamais ici-bas arrêter votre tendresse — mais, au ciel, participant à la Divinité, vous en acquérez les prérogatives de justice, de sainteté... et toute tache doit devenir objet d'horreur pour vous. » (LC 193). D'une écriture défaite par la maladie, la réponse arrive sans retard :
« Il vous semble que participant à la justice, à la sainteté de Dieu, je ne pourrai comme sur la terre excuser vos fautes. Oubliez-vous donc que je participerai aussi à la miséricorde infinie du Seigneur ? Je crois que les Bienheureux ont une grande compassion de nos misères, ils se souviennent qu'étant comme nous fragiles et mortels, ils ont commis les mêmes fautes, soutenu les mêmes combats, et leur tendresse fraternelle devient plus grande encore qu'elle ne l'était sur la terre, c'est pour cela qu'ils ne cessent de nous protéger et de prier pour nous. » (LT 263, 10/8/1897, dernière lettre.)
Le P. Bellière aimait relire les lettres de sa sœur. A Carthage, il s'en était constitué une anthologie, à partir de ses promesses principalement (cf. lettre 41, à paraître). On aime à penser que, missionnaire au Nyassa et s'enfonçant bientôt dans la maladie, il puisa dans cet ultime message le remède au désespoir que pouvait lui inspirer son incurable misère. Lui resta-t-il assez de lucidité, à la dernière étape de son chemin de souffrance, pour retrouver dans la foi « la présence d'une petite sœur que Jésus lui donna non pour être son soutien pendant deux ans à peine mais jusqu'au dernier jour de sa vie » (LT 253) ? Thérèse, elle, n'a pas pu faillir à sa promesse. A n'en pas douter, elle fut présente « au dernier jour » de ce frère qui s'éteignait sous le toit même où M. Martin avait bu « à la plus amère, à la plus humiliante de toutes les coupes » (Ms A, 73 r°).
Elle continue à « le réaliser » au-delà même de sa mort à lui. Après soixante-dix ans d'ensevelissement, le P. Bellière « revient », avec sa sœur carmélite, pour « confirmer ses frères » missionnaires, en cette année jubilaire (1977). Dans sa « Terre verte » (c'est l'étymologie de Langrune, nom qui viendrait de « Land groen »), « ses os comme l'herbe reprennent vigueur » (Is 66, 14, texte lu au 1er octobre).
Au pays des « Flammes de Feu » (ce que signifie Malawi, nom moderne du Nyassa), la moisson lève, là où il avait semé dans la faiblesse et la souffrance. « Décidément, je constate de plus en plus qu'elle tient ce qu'elle m'a promis... Comme nous aurons à chanter et aimer dans le beau Ciel ! » (Lettre du P. Bellière à Mère Agnès, 21/4/1899.)
Aucune pauvreté humaine ne fait obstacle à l'annonce de l'Evangile, aussi longtemps que brûle la flamme de l'Amour, au cœur de l'Eglise.
Pour connaître de l'intérieur la nature et la force de l'union que Jésus a formée » entre Thérèse et Maurice Bellière, rien ne remplace un contact prolongé avec leur correspondance, lien privilégié de cette rencontre fraternelle.
Ainsi sera mieux connue cette page de l'Histoire d'une Ame que Thérèse et Maurice ont écrite ensemble : préface d'une merveilleuse page missionnaire de l'Histoire de l'Eglise. Elle continue de s'écrire sous nos yeux, quelquefois même par nous, serviteurs inutiles.

En Afrique 1897-1902


Dans la soirée du 30 septembre 1897, en pleine Méditerranée, Maurice Bellière redit pour Thérèse la prière qu'elle lui a demandée jusqu'à la mort : « Père miséricordieux, au nom de notre Doux Jésus, de la Vierge Marie et des Saints, je vous demande d'embraser ma sœur de votre Esprit d'Amour et de lui accorder la grâce de vous faire beaucoup aimer. » Le même soir, Thérèse soutient les âpres luttes de l'agonie. Un dernier : « Oh ! je l'aime... Mon Dieu... je vous aime... », et elle entre dans la Vie. Plongée dans le « brûlant Abîme de l'Amour », elle ne cessera plus, jusqu'à la fin du monde, de « porter au loin » le Feu qui l'investit.
La mort de Thérèse donne le signal d'une expansion missionnaire dont les effets se font encore sentir de nos jours. L'envoi en mission de son premier Frère, ce 30 septembre, en est comme le symbole. Ils « partent » ensemble. Et même elle le précède là où il se rend. « Elle m'attendait ici » : ce constat, combien de missionnaires le referont par la suite ! Maurice Bellière méditera plus d'une fois sur le synchronisme mystérieux et fécond des deux « traversées ». Il n'en soupçonne pas la dimension prophétique, qui dépasse de loin sa personne.
Thérèse vivante, c'est le leitmotiv de presque toutes les lettres du nouveau Missionnaire d'Afrique. Présence d'amitié, qui donne « grande force et confiance » au novice pour l'avenir. Il le redit inlassablement : « Du Ciel, elle veille sur moi, je le sens manifestement, aussi j'avance hardiment sûr de la Fin ». « Je ne doute de rien, parce que je la sais près de moi ». « Je suis encore frappé de son intervention aujourd'hui même ». « Je sens son action sans cesse dirigeant la mienne — dès le noviciat, je me suis dit (combien de fois !) : " Thérèse ma sœur, vous êtes là, c'est vous qui avez fait cela, c'est vous qui m'inspirez " — Et tout ce que je demande au Bon Dieu, je l'obtiens ».
A cette intimité, un événement décisif va donner une profondeur nouvelle. Le choc se produit à Carthage, en novembre 1898. L'un des premiers au monde, et sûrement le premier en Afrique, Maurice médite 1' Histoire d'une Ame. « J'avais à peine parcouru la première étape que je m'arrêtais saisi : Dieu est là ! ». C'est pour lui comme une Pentecôte, qui renouvelle son regard.
Sur Thérèse d'abord. « Cette vie m'a été une révélation... Je la retrouve vivante comme autrefois, plus qu'autrefois à certains égards — car je ne la connaissais pas toute entière ».
Sur lui-même aussi. Dès l'Introduction, il déchiffre soudain sa propre histoire, si confuse autrefois même à ses yeux. Il apprend combien, au foyer Martin, on avait désiré des garçons qui soient un jour missionnaires. Mais les deux petits Joseph étaient morts prématurément. Alors, Maurice comprend. « Les deux missionnaires demandés au Ciel par la prière et les larmes... je suis l'un d'eux — quelle bénédiction pour moi ! » Il découvre à quel degré d'intensité le désir des parents était parvenu dans le cœur de Thérèse. Elle ne pouvait renoncer à ce vœu « irréalisable » : avoir un frère prêtre. Et c'est par lui que ce désir était « comblé d'une façon inespérée ». A cause de lui, l'âme de sa petite sœur avait chanté, submergée d'une « joie enfantine », joie si vive « que l'âme est trop petite pour la contenir ». « Jamais, depuis des années, je n'avais goûté ce genre de bonheur. Je sentais que de ce côté mon âme était neuve, comme si l'on eût touché en elle des cordes musicales restées jusque-là dans l'oubli. » (HA 1898, p. 192.) Là était donc le secret de la tendresse étonnante qu'elle lui avait manifestée dans des lettres que rien ne remplacerait pour lui : « Ah ! ses lettres... »
Ainsi, plus il connaît Thérèse, mieux il se connaît lui-même. Son existence présente lui apparaît comme la réalisation déjà commencée des promesses de sa sœur. Alors, dans le « précieux trésor, » son vrai héritage, qui a imprégné son cœur et fait toute sa certitude, il glane avec soin toute parole capable d'éclairer son avenir. Ses « morceaux choisis » reviennent avec prédilection à la lettre des promesses par excellence, celle du 13 juillet 1897 (LT 253).
Dès lors, il trouve dans l'Histoire d'une Ame « une mine féconde et un aliment pour toutes les heures ». Elle devient « un de ses trésors », son « vade mecum ». Elle le sera « là-bas », assure-t-il. Pourquoi n'aurait-il pas tenu parole ? Par lui, Likuni recevra en 1903 la première Histoire d'une Ame. Le grain tombé en terre meurt, mais pour revivre maintenant en épi africain. En 1976, la vie de Thérèse est traduite en chinyanja : « the Chichewa édition... published by Likuni Press. »

 « Qu'est-ce qu'un Père Blanc ? » Question dont le Fr. Bellière suppose la réponse connue de ses correspondantes, car ses lettres ne livrent aucune indication sur le sujet. En 1977, dans la diversité des situations présentes, on pourrait le définir comme l'homme des « tâches apostoliques initiales » au service des Africains, où qu'ils soient. Quel visage présente la Société à l'arrivée de Maurice ? Avec ses trente ans d'existence, son effectif inférieur à quatre cents membres, elle n'est encore qu'une « petite famille au sein de l'imposante phalange missionnaire de l'Eglise Universelle ». A titre de comparaison, les Missions Etrangères de Paris comptent 331 aspirants à la rentrée de 1896.
« Plus humbles encore ont été les débuts, en contraste frappant avec la célébrité de leur Fondateur. Le Cardinal Lavigerie, d'abord Archevêque d'Alger (1867) déclare : « L'Algérie n'est qu'une porte ouverte sur un continent de 200 millions d'âmes. » L'année suivante, deux jeunes séminaristes de son diocèse s'offrent à lui pour se dévouer aux populations arabes. En 1869-1871, c'est la famine et son cortège de souffrances : choléra, 60 000 morts, 2 000 orphelins. Le Cardinal les recueille. Les Père Blancs vont naître sur une détresse sans nom pour leur apprentissage du service des pauvres. Le premier poste de mission ouvre en 1872 à Laghouat au Sahara. » Bientôt Mgr de Ségur les félicitera de s'occuper des Musulmans : « C'était une lacune, aucune société apostolique ne l'avait fait jusqu'ici, comptez sur Dieu, votre Société vivra. »
« Aux premiers capitulants d'une minuscule compagnie de 17 membres, en 1874, le Fondateur écrit : « Les missionnaires devront surtout être des initiateurs, mais l'œuvre durable doit être accomplie par les Africains eux-mêmes devenus chrétiens et apôtres. »
« C'est le trait de génie du pionnier s'engageant hardiment hors des sentiers battus pour définir à la fois l'objectif et les moyens de l'atteindre. L'objectif : les terres d'Afrique, non atteintes encore par le message évangélique, qu'elles soient païennes ou musulmanes ; ses missionnaires seront premiers évangélisateurs. Les moyens : une société de prêtres séculiers liés à la vie commune, non par des vœux, mais par un engagement personnel qui lui semble meilleur garant d'une fidélité à la vie d'oraison et de prière gratuite, d'une heure et demie au cours de la journée, indispensable au maintien d'un esprit surnaturel les arrachant à l'hérésie de l'action, dont il avait la hantise : ses missionnaires seront communautaires. Enfin ils seront africains, dans la mesure où leur refus des moyens de puissance et d'efficacité humaine, autant que leur effort d'acculturation soutenu toute leur vie, les conduiront au respect absolu de la dignité des personnes et de la liberté des communautés... Les missionnaires ne doivent qu'apporter la sève nourricière à une tige africaine qui, d'elle-même, donnera ses fleurs et ses fruits, au temps marqué par Dieu. »


« Les Pères Blancs, prennent alors le grand large et, très vite, ce sera sous le signe de la croix. Une audacieuse tentative vers l'Afrique Occidentale, par le Sahara, échoue deux fois, en 1876 et en 1881 : 6 Pères sont massacrés par les Touaregs. Plus heureuses sont les caravanes qui, à partir de 1878, atteignent la région des Grands Lacs, au centre de l'Afrique, par la Mer Rouge et Zanzibar, mais au prix de quelles souffrances, après 18 mois de voyage ! En 1886 naissent dans le sang des 22 Martyrs Baganda les premières communautés chrétiennes. Lavigerie fait le bilan de l'œuvre entreprise : Pères et Frères sont 230, mais " onze déjà sont tombés sous le fer meurtrier de ceux auxquels ils allaient se dévouer, 56 sont morts à la suite des fatigues, des fièvres, des privations de toutes sortes qu'ils ont eu à endurer, c'est donc 29 % des missionnaires qui ont fait déjà le sacrifice de leur vie, 19 ans après la fondation de la Société... on pourrait l'appeler la Société des Martyrs ". »
« Les mêmes sacrifices marqueront, en 1895, les débuts des fondations en Afrique Occidentale. »


C'est à un tel radicalisme dans le don de soi que le Fr. Bellière va s'entraîner pendant quatre années de formation : une année de noviciat à Maison-Carrée (1897-1898) ; trois années de scolasticat à Carthage (1898-1901). L'ambiance de générosité le stimule : « Ici, je suis dans une assemblée de saints — Pères et enfants sont des saints — et j'ai honte de moi !... Il faut donc que je devienne un saint, puisque je dois être missionnaire » (Lettre 35). En effet, « pour un apôtre, il n'y a pas de milieu entre la sainteté complète au moins désirée et poursuivie avec fidélité et courage, et la perversion absolue » (Mgr Lavigerie, mars 1878, Premières Instructions aux missionnaires de l'Afrique Equatoriale).
Thérèse avait tenu un langage analogue à son frère en juin 1897 : « Vous ne pourrez être un saint à demi » (LT 247). En 1899, Mère Agnès reprend le souhait à son compte. « Mère Vénérée, répond-il, vous formez le vœu que je sois un Saint — je vous avoue que c'est ma seule ambition » (Lettre 41).
Cette ambition inclut plus ou moins explicitement celle du martyre (lettre 40). L'ancien aspirant MEP (1894-1896) a pu la sentir naître en visitant la « Salle des martyrs » ouverte aux fidèles depuis un demi- siècle. Dès octobre 1895, il confie à Mère Agnès : « Qui dit prêtre, qui dit missionnaire surtout, dit Saint — et si je dis saint, pourquoi ne pas dire martyr ? » (Lettre 2). L'entrée chez les Pères Blancs n'est pas pour ralentir son zèle. Dans le premier manifeste de la Société (Lettre Pastorale, 18-9-1874), Lavigerie a voulu consigner pour la postérité la réponse exemplaire d'un de ses premiers fils. Sur les Lettres testimoniales que celui-ci lui présente, le fondateur inscrit en silence : « Visum pro martyrio » (Bon pour le martyre). « C'est pour cela que je suis venu », répond simplement le P. Charbonnier.
Thérèse connaît bien le désir de son frère (LC 177, 189). Elle ne le juge pas téméraire. D'ailleurs, pour elle, « tous les missionnaires sont martyrs par le désir et la volonté » (LT 226). Mais à Maurice, elle rappelle avec réalisme : « Le martyre du cœur n'est pas moins fécond que l'effusion du sang » (LT 213). Elle parle d'expérience car elle est alors plongée dans la nuit de la foi. Le martyre du cœur sera aussi le lot de son frère.
Suivons maintenant le novice puis le scolastique dans le détail de sa vie concrète.


A la Maison-carrée  Octobre 1897 - Août 1898


L'aspirant missionnaire touche Alger le 1er octobre 1897 à six heures du matin. Deux heures plus tard, il est au noviciat de Maison-Carrée, à une dizaine de kilomètres du port. Proche de la mer, sur la rive droite de l'Harrach, le vaste domaine fut d'abord destiné aux orphelins recueillis par Mgr Lavigerie. En octobre 1871, il est choisi pour Séminaire de la Mission, devant abriter à la fois Noviciat et Scolasticat. La chapelle où Maurice Bellière vit sa première Eucharistie africaine date de l'année de sa naissance : 1874. L'afflux des vocations oblige bientôt à transférer le Scolasticat à Carthage (1882). En 1897, la Maison Mère à son tour devient trop exiguë. Le Noviciat des clercs prendra possession en 1899 de bâtiments spacieux, le Noviciat Sainte-Marie. Là se formeront des générations de Pères Blancs.
Dès l'abord, Maurice est conquis par « cette belle terre d'Afrique ». « Si vous saviez comme l'Afrique est belle ! » La Notice qu'il a certainement connue l'en avertissait : « Si la vie africaine est dure sous plusieurs rapports, elle est séduisante sous beaucoup d'autres. Ceux qui ont connu le ciel pur de l'Afrique, sa lumière étincelante, tout ce qu'elle présente de majestueux et de pittoresque, ne peuvent plus s'en détacher. » (Notice 1899, p. 33.)
Il se sent de suite à l'aise parmi la cinquantaine de jeunes confrères, de provenance internationale. La bonté du Supérieur Général, Mgr Livinhac, favorise un climat détendu. L'humilité émane de cet homme d'une cinquantaine d'années, proche de ses troupes parce que formé sur le terrain. Il a fait partie des premières caravanes héroïques à destination des Grands Lacs et fondé la mission d'Ouganda (1879). Premier évêque Père Blanc (1884), premier Vicaire général de la Société (1889), il a assumé avec simplicité son rôle de second à l'ombre du prestigieux fondateur, avant de devenir premier Général des Pères Blancs (1894- 1922). Maurice Bellière vivra à ses côtés en 1901-1902 à titre de secrétaire particulier. Aux heures noires de 1905-1906, il trouvera en Mgr Livinhac un Supérieur compréhensif.
Toute autre est la personnalité du maître des novices, le Père Paul Voillard, en charge depuis 1896. La barbe d'ébène, le regard vif et profond, capable de lancer des éclairs, ne laissent pas d'impressionner. Imprégné de l'esprit de saint Ignace, le Père Maître de trente-sept ans dirige ^son bataillon sans badiner. Mais il a la parole chaleureuse, l'enthousiasme communicatif. Sa fermeté cache une réelle bonté, dont les Sœurs Blanches bénéficient largement. A quelque heure qu'un novice vienne frapper à son pigeonnier, il est toujours disponible. Après la disparition, la même année (1910), de Mgr Guérin et de l'abbé Huvelin, c'est lui que le Père de Foucauld choisira comme conseiller spirituel.
Le Père Voillard deviendra le deuxième Général de la Société (1926-1936). Maurice Bellière est entre bonnes mains.
Les exercices spirituels et l'approfondissement de l'Ecriture Sainte se partagent les journées des novices. Pas d'études proprement dites durant cette année-là, car « la fin propre du noviciat est la formation spirituelle des aspirants... Ainsi en se sanctifiant eux-mêmes, ils se préparent à devenir les coopérateurs de Dieu ». On s'attelle aussi au défrichage des langues africaines, et surtout de l'arabe au temps de M. Bellière :
« Evidemment l'année de noviciat ne suffit pas pour devenir polyglotte distingué ni même pour apprendre une seule langue. Elle suffit pour acquérir quelques principes et pour constater si on est apte à ce genre d'études. Ajoutez à l'étude des langues, à celle des règles de la Société, quelques leçons d'hygiène et de médecine pratique, enfin un peu de travail manuel chaque jour, travail utile à la santé du corps comme à celle de l'âme, et vous aurez une idée du noviciat. » (Notice, 1909, p. 17.)
Le style de vie, on le pense bien, n'a rien de douillet. « C'est rude au début, confesse le Fr. Bellière ; ainsi nous couchons sur une simple paillasse ; en Mai ce sera sur la planche ».
La monotonie de cette vie quasi monacale est tempérée par des randonnées, qui aguerrissent les futurs missionnaires pour les longues marches de demain, sous un soleil éprouvant. Quelques fêtes de famille ponctuent les trimestres. La correspondance (conservée) du novice n'en souffle mot. Feuilletons donc la chronique du noviciat 1897-1898.
1er octobre. « Il n'est pas encore six heures du matin que déjà deux confrères sont dans le port tout prêts à débarquer les chers nouveaux novices que Notre- Dame d'Afrique s'est cueillis un peu partout. Ils sont quarante-cinq. L'abbé Raux, le seul prêtre parmi les nouveaux arrivants, va monter à l'autel au milieu de ses jeunes confrères. C'est le premier vendredi du mois, la chapelle du Noviciat est dédiée au Sacré-Cœur. Comme l'action de grâces monte facile de tous les cœurs. » [N.B. Le P. Modeste Raux mourra dans sa 96e année, en Ouganda, le 20-12-1965. Très tôt, il fut un fervent de Sœur Thérèse ; cf. Bulletin de l'Union Sacerdotale de Lisieux, n° 75, janvier 1967.]
3 octobre. « Le soir, après les offices solennels, commencement de la Retraite. Certes, pour des novices qui, plus tard missionnaires, devront porter toute leur vie, comme signe distinctif et comme armure, le Saint-Rosaire, peut-il y avoir meilleur jour pour entrer en retraite ? »
10 octobre. « La Retraite se clôture le Dimanche, fête de la Maternité de Marie, par la prise d'habit. Comme elle est de bon augure au début et à la fin de notre Retraite, cette protection de Marie. Oui, durant ces huit jours, nous le sentons tous, nous avons fait plus que préparer un changement d'habit, et si le changement n'est pas encore complet, ce doit être l'œuvre du noviciat. »
26 novembre. « Service anniversaire du Cardinal. » A leur fondateur, mort cinq ans plus tôt, les novices demandent « quelque chose de son dévouement à l'Eglise et à l'Afrique ».
8 décembre. Les Pères Blancs fêtent leur patronne, Marie-Immaculée, Reine de l'Afrique. « Dans la soirée, les cloîtres et le parterre s'illuminent tandis que nos chants et surtout nos cœurs redisent à Marie le couplet si cher à tous : O Notre-Dame, Reine des Apôtres... »
3 février 1898. « Notre cher doyen le P. Guérin, se disposant à suivre sa feuille de route pour Ghardaïa, nous obtient du R.P. Supérieur une promenade extraordinaire, dernier témoignage de sa fraternelle affection. La matinée est splendide. La route doit être longue ; pour la rendre plus facile et nous la faire avaler rapidement, le R.P. Forbes veut nous mettre dans le tram... Pendant une heure durant, chacun admire l'étrange aspect de la plaine qu'il traverse et le ravissant spectacle des orangeraies aux fruits abondants. Enfin nous descendons à Boufarik si célèbre par son histoire. »
Les novices reprennent « à pied le chemin du retour qui ne compte rien moins que 35 kilomètres ; en braves, au milieu des chants pieux, patriotiques et guerriers ».
Il convient d'ouvrir ici une parenthèse à propos du Père Charles Guérin, héros de la fête, compagnon de Maurice durant quatre mois au noviciat. A vingt-huit ans, en juillet 1901, il devient le premier Préfet Apostolique du Sahara. A ce titre, il accueille en septembre suivant le Frères Charles de Jésus, qui s'établit ermite à Beni-Abbès et plus tard à Tamanrasset. Une profonde amitié lie les deux hommes. Le P. de Foucauld relève : « son admirable bonté, sa sainteté, son humilité, son dévouement » (Lettre à l'abbé Huvelin, 10-6-1903 ; cf. également 8-6-1903 à Mme de Bondy). Il trouve en lui le plus sûr conseiller. Aussi est-il très affecté de sa mort, le 19 mars 1910 : « Je m'appuyais sur son amitié comme si elle ne pouvait jamais me manquer. » (Au P. Voillard, 16 mai 1910.) Peut-être n'est-il pas tout à fait étranger à cette mort prématurée ? Très marqué par l'extrême dénuement du Frère Charles, Mgr Guérin meurt à trente-sept ans, lui-même exténué, usé, de s'être fait pauvre parmi les pauvres, à l'exemple de son ami.

Le diaire poursuit :
« Nous pourrions également enregistrer pour le mois de février quelques tempêtes extraordinairement frappantes pour des esprits comme les nôtres, encore peu faits au climat africain. »
« La retraite d'entrée des nouveaux confrères et les examens d'arabe nous conduisent rapidement à la fête de saint Joseph. » (L'entrée de ces cinq novices est l'une des rares nouvelles mentionnées par le Fr. Bellière).
18 avril Fête reportée du 11 [à cause de Pâques] de Mgr Léon Livinhac, Supérieur Général. Il exhorte les novices : « Profitez, la vie en Afrique est courte Suppléez à la longueur par l'intensité, car il est nécessaire que vous deveniez des saints, et des saints qui ne soient pas d'une trempe ordinaire ! Demandez à saint Léon son mépris de lui-même, son zèle pour sa sanctification, son amour des âmes et son dévouement pour les faibles. Parmi vos aînés, imitez surtout ceux qui brûlent le plus ardemment de cet amour des âmes ! »
« En Afrique la vie est courte », redira en écho le P. Bellière.
21 avril. « Nous allons visiter les gorges de la Chiffa ou la vallée des singes. La description n'est plus à faire, de ces pics élevés, de ces verdoyantes montagnes d'où naissent ces ruisseaux nombreux qui souvent, bruissent, murmurent, tombent en cascades. »
Mai. « Le mois de Mai en s'ouvrant ramène au Noviciat l'époque des conversations arabes obligatoires. Hormis la tour, c'est une véritable confusion de Babel, plus l'on crie, moins l'on s'entend. »
6 mai. Fête de saint Jean devant la Porte-Latine. « Saint Jean, c'est le patron des Novices en tant que futurs apôtres. »
28 juin. Saint Paul, fête du Père Voillard. De son provincialat en Kabylie (1891-1894), ce dernier avait emporté « dans son cœur un grand amour pour les Berbères. En vue de rafraîchir ses propres impressions apostoliques et d'allumer
le zèle dans l'âme de ses novices, il les entraînait après lui, pendant plusieurs semaines à travers les montagnes du Djurjura et leur faisait partager son optimisme. » (Notice du P. Voillard, p. 15.) Ainsi la fête du Père Maître est-elle couronnée, les 29 juin-ler juillet 1898, « par un départ enthousiaste pour un voyage en Kabylie qui a pour but de nous fournir l'occasion en visitant quelques postes de missionnaires, de voir le champ qu'ils essaient chaque jour de défricher au prix d'abondantes sueurs et par là d'apporter une nouvelle pierre à notre formation. Nous quittons Maison-Carrée à six heures du soir ; à onze heures nous descendons à la gare de Tizi-Ouzou. s> Par un ciel d'orage, les jeunes gens font la route à pied, de nuit, jusqu'à Fort-National. Le lendemain matin, réconfortée par les Sœurs Blanches, « la joyeuse troupe enfile ensuite les sentiers qui serpentent à travers les montagnes », en direction du poste des Ouadhias. L'escalade des dernières montagnes est pénible : « Vaincus par la fatigue avant d'arriver au haut, quelques braves trouvent douce la selle d'une mule éreintée.  Le soir du 1er juillet, au retour à Maison-Carrée, jamais notre planche de lit ne nous a paru ni si douce ni si moelleuse. »
De cette équipée, une photo recrée la joyeuse ambiance. Juché dans la fourche d'un arbre aux branches basses, au-dessus du Père Voillard, émerge Maurice, emmitouflé dans son burnous.
L'année du Noviciat touche à sa fin. En juillet 1898, l'Evêché de Bayeux délivre à son ancien séminariste les lettres testimoniales et dimissoriales dont il a besoin pour entrer chez les Pères Blancs et recevoir les Ordres mineurs. Il reçoit ceux-ci à Maison-Carrée, la veille du 15 août. Quelques jours plus tard, il prend la mer avec ses confrères pour Tunis. Escale à Collo. Le groupe est à Carthage pour la fête de saint Louis, roi de France. Petit signe fraternel de Thérèse, que le choix de cette date ?
*


La mission 29 juillet 1902 - 22 octobre 1905


Nous avons laissé le P. Bellière à Maison-Carrée, secrétaire particulier de Mgr Livinhac, supérieur général des Pères Blancs, durant l'année 1901-1902. A la même époque, Mgr Dupont, Vicaire Apostolique du Nyassa, doit prolonger son séjour en France. Une amélioration lui fait espérer le retour pour 1902. Il multiplie les instances auprès de la Maison-Mère pour obtenir des ouvriers : d'immenses régions sont prêtes à s'ouvrir à l'évangile. Ce faisant, Mgr Dupont entrait parfaitement dans les vues du Cardinal Lavigerie, chargé par la Sacrée Congrégation de la Propagation de la Foi d'organiser l'apostolat dans le Centre Africain.
En effet, vers les années 1888, les missions fondées par les Pères Blancs dans les régions des Grands Lacs semblaient vouées à une ruine irrémédiable. Une série sanglante de révoltes et de guerres avait soulevé et décime le royaume de l'Ouganda. Les Arabes vainqueurs proclamaient roi un de leurs partisans et faisaient expulser tous les missionnaires européens.
Sur les rives est et ouest du lac Tanganyika, en particulier (actuels Tanzanie et Zaïre), la situation des missionnaires n'était guère plus brillante. Les esclavagistes voyaient d'un mauvais œil l'établissement de missions qui menaçaient leur influence et surtout leur infâme commerce. La mission bénédictine de Dar-es-Salaam avait été attaquée e 11 janvier 1889 et plusieurs de ses membres assassinés. Désormais les communications avec Tabora et Ujiji étaient coupées. Qu'allaient devenir, a 1 intérieur du pays, les missionnaires et leurs œuvres ?
Le Cardinal Lavigerie fut vivement affecté par ces événements mais il n était pas homme à capituler, surtout après les gros sacrifices consentis pour la pénétration de ces régions. Cette situation nouvelle obligea le Fondateur des Pères Blancs à créer au sud de ces territoires en difficulté une nouvelle mission, celle du Nyassa, qui devait englober la moitié nord de l'actuelle Zambie et tout le Malawi. Par cette voie s ouvriraient des communications nouvelles avec les missions de [Ouganda, du Tanganyika et du Haut-Congo, puisque la piste caravanière de Labora semblait fermée pour longtemps.
Evidemment la mission du Nyassa ne devait pas servir seulement de voie de passage vers les Vicariats Apostoliques déjà créés mais devenir a son tour la base des diocèses futurs de ces régions. Entreprise ardue : les pionniers affrontaient, d'une part le bloc compact des Bembas dans la partie septentrionale de la Rhodésie du Nord (aujourd'hui Zambie), apparemment imperméable à toute influence ; d'autre part la réalité protestante — l'heure du dialogue et de l'œcuménisme n'avait pas encore sonne. Livingstone, au cours de ses voyages, avait conclu des traites avec les roitelets du pays. Des sociétés protestantes, soutenues par Londres, s'y étaient établies, ouvrant, avec leurs missions évangéliques des comptoirs de commerce. Sous leur inspiration se constituait la « Compagnie des Lacs Africains » (A.L.C.). Anglicans en 1861 presbytériens de 'Eglise unie d'Ecosse en 1875, pasteurs de l'Eglise d'Ecosse l'année suivante, bientôt rejoints par les missionnaires Boers du Sud Africain, faisaient du Nyassaland un véritable « Boulevard du Protestantisme en Afrique Orientale ».
C'est dans ce contexte difficile que Mgr Joseph Dupont fonde la Mission catholique en Ubemba. Ainsi naissent les stations de Kayambi (1895), Kilubula (1898), Kilonga (1899). Sa santé délabrée 1 oblige a un long repos en Europe. L'administration du récent Vicariat du Nyassa (1897) est confiée au Père Mathurin Guillemé. Celui-ci s attache d abord a consolider les postes existants En 1902-1903 la promesse de renfort lui permet d'étendre la Mission en Angoniland au
sud-ouest du Nyassaland (actuel Malawi). Le Père Bellière sera l'un des cofondateurs de cette mission au Nyassa.
Maurice reçoit son affectation en mai 1902. Le 22 juin, à quelques jours du départ, il préside les offices à Maison-Carrée, qu'il quitte le 25 juin pour un dernier congé en Normandie. Il apparaît souriant sur une photo prise le 6 juillet, très probablement à Langrune, en compagnie de trois amis ecclésiastiques dont l'abbé André Adam (André Adam, né le 25-2-1878 à Caen, entre à Sommervieu en octobre 1896 ; ordonné le 20-6-1902 (perd sa mère quatre mois plus tard), vicaire à Saint-Sauveur de Caen (1902-1909), Vicaire général en 1929, mort le 27-8-1958. Nous le retrouverons à la dernière étape de la vie de Maurice).
Et c'est l'embarquement à Marseille, le 29 juillet 1902. Auparavant, une photo dans la cour de la Procure réunit les trois caravanes du Haut- Congo, du Tanganyika et du Nyassa, au total sept Pères et quatre Frères. Debout, les bras croisés, à l'entrée de la tente plantée pour la circonstance, Maurice prend un air conquérant qui contraste avec l'attitude simple des confrères. Une autre pose présente le seul groupe du Nyassa : le casque sur les genoux, le regard dans le lointain, M. Bellière est assis près de Louis Dequeker, un Belge de vingt-six ans. Debout entre eux, le Frère Sébastien (Albert Scholter), Hollandais à la barbiche très blonde. A cet internationalisme, les futurs Pères Blancs sont préparés dès le noviciat et le scolasticat.
Ce n'est pas encore l'époque des Jets qui relient Rome à Blantyre en onze heures de vol (sans escale). Soixante-sept jours vont s'écouler entre Marseille et Chiwamba. A défaut de celle du P. Bellière, on peut consulter la relation de voyage du P. Bernard Onstenk, de peu postérieure (Marseille, 30-4-1904 ; Likuni, 10 juillet). Voici Port-Saïd avec ses mosquées et ses charbonniers ; puis « le canal de Suez aux rives dénudées, la Mer Rouge avec sa chaleur redoutable, Aden étalant ses rochers nus au soleil ardent, et enfin le terrible cap Guardafui où la mousson change la mer tranquille en océan furibond ». Escales à Mombassa, à Zanzibar — que le P. Bellière touche le 22 août 1902 —, à Chindé enfin, à l'embouchure du Zambèze. Là, le Fr. Sébastien se fait intercepter par la douane alors qu'il rapporte ostensiblement deux bouteilles de vin à son confrère resté à l'hôtel. Et c'est la longue remontée du Zambèze puis du Shiré aux lits ensablés. Les voyageurs atteignent le 29 septembre le poste de Nsama, fondé en 1901 par les Montfortains. Le reste de la route se fait en machila, sorte de hamac suspendu à une longue perche portée par deux hommes. Il arrive que des branches obstruent le sentier à hauteur du hamac, ou qu'un choc violent contre un tronc d'arbre brise les reins du passager ; auquel cas mieux vaut aller à pied. Sans parler des moustiques qui dévorent les jambes si l'on n'a soin de les protéger par des guêtres. Ce n'est certes pas du tourisme. Le P. Onstenk notera : « Heureusement, dès ici nous pouvons déjà être missionnaires. Sine sanguinis effusione non fit remissio. »
La caravane se disloque à Dedza. Le P. Dequeker gagne Mua fondation toute récente (13-9-1902). Par on ne sait quel hasard, lé Fr. Sébastien se retrouve seul sur les rives du lac Nyassa « avec, comme tout bagage, une cuillère et un quart de fer blanc. Comme il n'était pas homme à se laisser démonter pour autant, il fut fidèle au rendez- vous, le 4 octobre 1902, pour la fondation de Ciwamba (4) ». Le P. Bellière rejoint son poste, à la même date, par une autre voie. Maurice va vivre là ses neuf premiers mois de mission, dans des conditions précaires.


Chiwamba (4 octobre 1802 - 8 juillet 1903)


La Mission de l'Angoniland, au sud-ouest du lac Nyassa, n'existe encore qu'à l'état d'embryon. Son fondateur, le P. Guillemé, alors âgé de quarante-trois ans, missionnait au Congo depuis 1885 quand Mgr Dupont avait supplié Mgr Livinhac de 1e lui accorder comme suppléant : c'est, disait-il, « un vieux missionnaire qui sait prendre tes gens » (lettre du 25-9-1898). De fait, ce Breton (né près de Redon, Ille-et-Vilaine), homme d'une grande sagesse, d'une rare prudence, ennemi de tout conflit, était aimé de tous: confrères, Africains, et, chose appréciable, administration anglaise. « Bwana Kidyana, le Père jeune homme » (imberbe) comme l'appelaient tes Noirs, était vraiment l'homme providentiel pour la mission naissante.
En 1902, tes conditions favorables sont réunies pour implanter la foi parmi les Angonis : bienveillance marquée des autorités anglaises, relative salubrité du climat, richesse du terrain propre à la culture. H est d'autant plus urgent d'intervenir que la Dutch Reformed Mission, calviniste, est active en ces contrées. Une sorte de loi ou plutôt de prescription veut alors que l'établissement de missionnaires dans un district en ferme l'accès aux ministres d'une autre confession. Mais l'origine Boer des pasteurs de la D.R.M. n'est pas de nature à leur concilier tes bonnes grâces britanniques, à pareille date.
Le Père Guillemé se met donc en route en avril 1902. Il fixe sa tente en maints endroits, se renseigne, parcourt 1e pays sans précipitation. A Dowa, Mr McDonald, officier en chef du Central Angoniland, lui réserve un accueil empressé et lui signale les meilleurs emplacements à occuper. Deux sites sont retenus : Chiwamba sur les plateaux, sur la route de Dowa à Dedza, et Mua dans la plaine qui borde le lac Nyassa. La proximité relative des deux postes — trois journées de marche — réduira l'isolement des jeunes missionnaires. Dans quelques mois, un troisième emplacement sera repéré comme propice : Bua (qui prendra plus tard le nom de Kachebere) entre Fort-Manning et Fort-Jameson.
En mai 1902, 1e Père Guillemé télégraphie aux Pères Guyard et Perrot, alors en Ubemba, de le rejoindre à Dowa. Par 1e lac, ils couvrent tes quelque 450 kilomètres de Karonga à Domira Bay. Les trois Pères gagnent ensuite Chiwamba où ils célèbrent la messe pour la première fois le 2 juillet, en la fête de la Visitation. L'ancien local du Collecter sur la rive gauche du Lilongwe, au pied de la « montagne » Chiwamba est mis à leur disposition pour la durée des travaux. Les Pères Blancs s'établiront environ un kilomètre plus loin en amont, sur la rive droite, au pied d'un mamelon appelé nkuyu, près du village de Mgototo. Les bâtiments provisoires, en bois, roseau et paille, sont mis sur pied en trois mois. Ils comprennent une longue paillote (tandis que les cases du pays sont circulaires) pour l'habitation des missionnaires ; une salle de catéchisme à gauche, une école à droite ; la cuisine et le magasin sont un peu en retrait derrière la paillote.
Au début d'août 1902, les travaux sont en bonne voie. Le Père Guillemé mande le P. Louveau et le Fr. Wilfrid, d'Ubemba, avant de remonter lui-même dans le Nord. Les Pères débarquent à Domira Bay le 5 septembre, presque en même temps que le Père Alfred Honoré venant d'Europe. Tous se regroupent à Chiwamba pour l'inauguration de la nouvelle demeure le 8 septembre. Le 11, les PP. Louveau, Perrot et le Fr. Wilfrid reprennent la route pour le Mua, tandis que les PP. Guyard et Honoré restent à Chiwamba où, le 4 octobre, Maurice et le Fr. Sébastien viennent les mettre « à la règle de trois », quatre en l'occurrence. La vie commune et le soutien mutuel ont paru tellement importants en effet au Cardinal Lavigerie qu'il statua que « jamais et sous aucun prétexte, les Missionnaires ne peuvent être moins de trois ensemble, Pères ou Frères ». (Il ne faut pas oublier qu'à cette époque, les postes de mission étaient à des journées de marche l'un de l'autre.) Cette disposition se trouve être, d'ailleurs, la plus conforme au tempérament du P. Bellière, nullement fait pour la solitude. Les amitiés ont tenu une grande place dans ses années de jeunesse. A la veille du diaconat (16-9-1900), après trois ans de vie commune par conséquent, ses professeurs de Carthage l'estimaient « bon confrère », doué d'un « très bon caractère ». Au début de 1905, lui-même signalera « l'entente cordiale, la bonne humeur, l'entrain » qui règnent à Likuni. C'est dans ce contexte positif qu'il faut replacer les bavures qu'on remarquera bientôt dans le comportement du jeune supérieur de Chiwamba (mai- juillet 1903).


Ordonné en 1899 à Carthage, où il a connu Maurice pendant un an, le Père Georges Guyard travaille depuis trois ans en Ubemba lorsqu'il est désigné pour l'Angoniland. Il mourra à Bua (Kachebere) le 11 novembre 1903, à trente ans. Le P. Guillemé s'en montrera très affecté :
« Cette mort que rien ne faisait prévoir est pour nous une perte irréparable et une épreuve pour la mission de l'Angoniland dont il était l'âme et le fondateur... Ne comptant jamais avec les fatigues, les privations et les sacrifices, il était toujours prêt à marcher, la nuit comme le jour, lorsqu'il s'agissait de la gloire de Dieu et du salut des âmes... De tous les missionnaires du Nyassa il est, je crois, celui qui a envoyé le plus d'enfants au ciel... Il avait su par son savoir-faire, gagner l'estime et forcer l'admiration des représentants du gouvernement par l'intelligence et le dévouement qu'il mit à arrêter une épidémie de variole... »
Peut-être le revers de ces grandes qualités fut-il un certain manque de^ communication avec ses subalternes. Les consignes sont données, qu'on les applique ! C'est du moins l'impression qui se dégage d'un document de première main, le diaire personnel du Père Honoré (7). Celui-ci, originaire de Tourcoing, benjamin de l'équipe avec ses vingt- six ans, souffre plus que d'autres des difficultés d'acclimatation. Il est au bord du découragement et on envisage de le rapatrier. La nomination pour le Mua (9 août 1903) lui permettra de se ressaisir. Il faut donc tenir compte de ce contexte lorsqu'on relève, dans le diaire en question, des traces d'humour noir. Néanmoins, le ton reste toujours modéré. Et l'on citera volontiers, malgré leur style assez terne, ces notes qui restituent de manière concrète la vie à Chiwamba.
Mais laissons d'abord le P. Bellière nous présenter sa mission :
« La population qui nous environne est fort dense ; dans un rayon de 15 kilomètres, elle s'élève à plus de 25 000 habitants. Composée d'éléments divers, elle a pris, il y a une vingtaine d'années, le nom du peuple conquérant [Angoni] qui, parti du Zoulouland vers 1825, s'arrêta aux rives du lac Nyassa et imposa ses lois au pays avoisinant. Loin d'anéantir l'aborigène, le vainqueur se le concilia par sa modération et favorisa le mélange des deux races. Sans doute des chefs angonis furent établis dans les principaux centres, mais chaque village conserva son édile Achewa. »
La conscience tribale a longtemps subsisté, favorisant le complexe de supériorité chez l'Angoni. L'Achewa, qui avait eu également à souffrir des sévices des Ayao, esclavagistes, aura tendance à s'enfermer dans son village, presque sans contact avec les autres tribus, gardant ses habitudes et ses pratiques religieuses. Habitués à recevoir des coups, à être vendus, « les gens sont très timides, voire même défiants » (P. Onstenk, 1904). « Mais, remarque le P. Guyard, l'Evangile est pour tous les hommes, sans exception de race ni distinction de qualités, et le grand nombre des habitants du pays ne permettait pas de les délaisser. »
Ces dispositions expliquent pour une part le retard pris par Chiwamba — bientôt Likuni — sur les deux postes voisins de Mua et Bua.
La langue parlée par les deux ethnies, Angoni et Achewa, est le chinyanja (aujourd'hui appelé chichewa), qui appartient à la famille Bantu. Le zoulou y est absolument inconnu. En 1902, quelques vieux chefs en savent encore certains mots mais ne le parlent pas.


Dans l'emploi du temps d'un Père Blanc, l'étude de la langue a priorité sur tout le reste, par la volonté expresse du Cardinal Lavigerie. L'apprentissage s'avère difficile à Chiwamba. Le Père Guyard doit se déshabituer du Cibemba qu'il pratique depuis trois ans. La capacité d'étude du P. Honoré et du P. Bellière est réduite par les fréquents accès de fièvre. Pendant un voyage du supérieur à Bua (20-28 octobre), on se jette à l'eau :
« Durant son absence, nous nous débrouillons en mettant nos connaissances linguistiques en commun. Nos progrès sur ce point sont assez lents parce que nous avons peu d'occasions de causer avec les indigènes. Occupés jusqu'à présent aux travaux matériels, nous n'avons qu'à parler aux ouvriers et notre vocabulaire est très restreint. En outre lorsque nous voulons avoir des explications sur la signification d'un mot, les indigènes ne comprennent pas ce que nous voulons : pour eux, la signification d'un mot étant claire, à toute demande d'explication ils répondent par le même mot, ce qui ne nous avance pas. Il faut bien se rendre compte que ce ne sont pas des intellectuels... Nos successeurs n'auront pas la même difficulté que nous. Ils auront à leur disposition des confrères connaissant déjà la langue un peu convenablement, des jeunes gens un peu éduqués pouvant donner des explications et disposés à les aider en leur signalant leurs erreurs... Ils ne seront plus en face de gens qui vous regardent bouche ouverte sans chercher à comprendre ce que vous tâchez de leur dire. »
Malgré ce pauvre bagage, la première réunion dominicale est fixée au 2 novembre, la construction des annexes étant achevée. Au début, on ne peut guère compter que sur les habitants de Mgototo, à cinq cents mètres de la station, et ceux de Mpaza, à un kilomètre.


« 2 novembre. La salle-chapelle est pleine d'auditeurs et surtout de curieux ; puissions-nous avoir chaque dimanche une assistance aussi nombreuse. Après quelques minutes de répétition du Pater, le P. Supérieur lit une petite instruction pour expliquer ce que nous étions venus faire chez eux et les engager à venir prier le dimanche et à envoyer les enfants en classe. » (DPH, 89.)
Deux réunions hebdomadaires compléteront celle du dimanche. Quant à l'école, elle ouvre le 3 novembre. Outre l'importance primordiale de l'instruction pour l'avenir de tout pays, l'ouverture d'une école même par un instituteur laïc, signifie ici la prise de possession du territoire par la religion qu'il professe. Les Pères Blancs auront particulièrement a souffrir, au Nyassa, du harcèlement des protestants. Si les rivalités d'alors entre Eglises sont une triste chose, l'émulation qui en résulte entre corps enseignants a du moins l'avantage de doter la jeunesse africaine d'un réseau scolaire de plus en plus dense et qualifié.
Le premier « teacher » de Chiwamba n'est autre que le Père Bellière Classe unique car les élèves, peu nombreux, ne savent rien. Après six mois de pratique, l'instituteur nous fait part de ses expériences :
C'est un plaisir que de voir arriver, courante et tumultueuse, la troupe enfantine des écoliers. Bien avant l'heure, ils sont là, assis en ligne, le dos tourne aux premiers feux du soleil et les mains croisées sur la poitrine nue, que rien ne préserve du froid piquant du matin. Le Père parait ; la bande joyeuse l'entoure et on fait un feu autour duquel chacun s'assied. Apres la prière, un chant, puis le catéchisme, jusqu'à ce que l'heure sonne. Tous s'envolent pour se livrer a une bruyante partie de balle.
« Quatre ou cinq cependant demeurent, et je leur apprends à servir la messe : c'est bien plus raide que les lettres de l'alphabet et, pour l'heure nous n'avons guère dépassé le Confiteor, bien que nous ayons sauté par-dessus le Misereatur en le saluant de loin. »
Un jour, le P. Bellière fait le catéchisme aux fillettes :
 « Tout comme au lycée le professeur agrégé demande : " Votre fable, Mademoiselle, s'il vous plaît », je m'adresse à l'une d'elles : Jeune fille, ta leçon ? " Tout le monde pouffe. Savez-vous pourquoi Simplement pour une erreur insignifiante entre les deux mots mbeta : au lieu de jouvencelle, et moi j'avais dit : oiseau des champs, ta leçon ? »

* * *
En novembre 1902, une crise grave mène le P. Honoré aux portes du tombeau Lorsqu'il est hors de danger, le P. Guyard lui propose de se confesser : « J'acceptais tout en lui disant que je n'en voyais plus la raison. Cette réponse ne doit pas étonner puisque depuis mon arrivée à Chiwamba le nombre des jours de fièvre surpassait celui des jours où j'étais bien portant. » (DPH, 93 s.)
Le solide Fr. Sébastien n'est pas épargné. Ainsi le 21 décembre, lorsqu'il profite du dimanche pour faire l'ascension du Chiwamba. Parvenu au plus haut pic, il fait des signaux à ses confrères, agite les bras... et son chapeau. Imprudence ! Coup de soleil instantané. Au retour il s'alite. Le lendemain, délire. Il refuse l'eau que lui offre le P. Honoré, « parce que, dit-il, il y a un serpent dans l'eau ». Le confrère n'insiste pas, se rend à la porte pour jeter l'eau et le prétendu serpent, remplit le quart que le fiévreux absorbe avec satisfaction.
Le régime alimentaire n'est pas fait pour remonter les malades. C'est encore le P. Honoré qui nous décrit le menu (il faut savoir qu'en cette région, la poule est la monnaie d'échange la plus courante) :
« Le régime n'est guère varié et lorsqu'on est indisposé, on s'en fatigue. Le matin, trois œufs avec du riz cuit à l'eau et une tasse de café. A midi, une soupe claire, de la poule, du riz et des haricots ; le soir, même menu : soupe, poule, haricots, riz. Le cuisinier [Fr. Sébastien] doit se contenter d'une livre de graisse pour quinze jours et avec cela cuire les œufs du matin et fournir un rôti de poule aux autres repas. Il est vrai que le fameux rôti se compose d'une poule bouillie dans la soupe et passée ensuite dans la poêle avec un peu de graisse. Chaque jour c'est le même menu qui revient puisque nous n'avons pas encore de légumes de notre jardin. Nous espérons qu'à partir de novembre nous pourrons avoir chaque dimanche un plat de légumes verts. Le samedi on cuit un petit pain au fond d'une casserole, on en mange un peu le samedi soir et s'il reste quelque chose on termine au déjeuner du dimanche. Le dimanche à midi, on a un supplément consistant dans un peu de vin rouge.
« Si quelqu'un fait remarquer que la nourriture laisse à désirer, le P. Supérieur répond que le budget a été fortement réduit par l'achat des portes et fenêtres et par les constructions. Rien à répondre puisqu'on ne connaît ni le budget ni l'état de la caisse. Le troupeau que nous prête M. Steblecki est arrivé, et depuis nous avons le matin un peu de lait à ajouter au riz à l'eau et au café. » (DPH, 87 s.)
Promu cuisinier intérimaire, du fait de la maladie du Fr. Sébastien, le P. Bellière promet à ses confrères, pour Noël, un plat recherché : du poulet rôti...

Enfin, dès que le matériel est assuré pour l'essentiel, commence l'apostolat direct :
« 4 janvier. On décide en Conseil qu'on commencera dès maintenant à aller chaque semaine dans les villages pour y faire le catéchisme. A cause de la saison des pluies, on se bornera aux villages les plus rapprochés ; ensuite on étendra son rayon d'action à tous les villages qu'on peut atteindre en une après-midi, c'est-à-dire dans un rayon de huit à dix kilomètres.
« Pour nous aider, nous n'avons pas encore de catéchisme traduit en chmyanja ; nous avons le Pater, l'Ave et le Credo, puis quelques questions et réponses concernant Dieu, l'homme et les fins dernières. Cela peut suffire pour commencer. Nous sommes encore bien peu habitués a manier la langue, aussi devons-nous préparer soigneusement et en détail les explications que nous donnerons à nos auditeurs, et en outre quelques sujets de conversation. » (DPH, 101.)
« De ces tournées on rentre ordinairement trempé de sueur et quelquefois mouillé par la pluie, on se désaltère avec un quart d'eau et on va se changer au plus tôt pour ne pas attraper la fièvre. » (DPH, 106.)
Voici comment le P. Bellière décrit une « course apostolique > (récit qu'il s'emploie à rendre piquant pour les lecteurs du Bulletin) :
« Si vous le voulez bien, suivez-moi sur la montagne qui m'a été assignée comme champ d'apostolat. Prenez une culotte courte, c'est plus commode pour sauter les obstacles ; maintenant, prenez le cothurne c'est-à-dire bottes ou guêtres, car il y a des serpents, une ceinture pour relever votre gandoura, et un chapeau à larges bords. Là ! vous êtes prêt ? Maintenant, en route !
« Sikoro ! C'est le Noir qui m'accompagne. Je le charge d'un imperméable et d'un fusil. Hein ! un fusil ? A quoi bon ? » Récemment le P. Guyard a rencontré à deux reprises des mares de sang : deux hommes dévorés par un lion quelques heures plus tôt. Lui-même s'est trouve pris entre trois lions et dix éléphants : « Mais la Providence veillait et l'a fait passer sain et sauf au travers de ce danger. »
« Maintenant nous voici dans la brousse sur un sentier imperceptible encombré d'herbes géantes qui rendent abondamment l'eau qu'elles ont reçue du ciel. " Par ici, Bouana ", crie le guide que je ne vois plus Mais non, c'est toi qui n'y es pas, suis-moi ! " Au même instant je me laisse choir dans un trou, les pieds en avant et le nez sur le talus A peine relevé, je sens une branche qui m'accroche par la gandoura comme pour me crier : Où vas-tu ? Je cherche une réponse quand une touffe d'épines dans la manche me murmure : Reste avec nous !      
Ah! non, zut ! Et m'enfonçant dans le chemin que je persiste à croire le vrai, je tombe dans une piste de crocodiles. Ouf ! vivement je me rends à Sikoro qui, au fond, avait raison. D'ailleurs nous arrivons aux villages du pied de la montagne. Encore un ruisseau à traverser et nous y sommes ; il est si peu large qu'il suffit d'enjamber. »
Folklore ! dira-t-on. Lions, crocodiles et serpents : encore et toujours limage d'Epinal du broussard. Mais pour les pionniers, ce n'était pas du décor, mais la vie quotidienne. D'ailleurs, si de nos jours les rencontres avec des fauves sont devenues beaucoup plus rares, les randonnées longues et pénibles, sur des pistes à peine tracées, sous un soleil accablant ou sous une pluie battante, sont encore le lot de bien des missionnaires en 1977. C'est à ces broussards que Thérèse, malade, pensait lorsqu'elle disait en mai 1897, quatre mois avant sa mort : « Je marche pour un missionnaire. Je pense que là-bas, bien loin, l'un d'eux est peut-être épuisé dans ses courses apostoliques et, pour diminuer ses fatigues, j'offre les miennes au bon Dieu. » (Derniers Entretiens, p. 650.) Pour eux aussi elle acceptait des remèdes désormais inutiles : « Je me suis arrangée avec le bon Dieu, afin qu'il en fasse profiter de pauvres missionnaires malades qui n'ont ni le temps ni les moyens de se soigner. » (D.E., 212.)
Rejoignons le P. Bellière alors qu'il aborde Kimoungou, le chef du village :
« Kimoungou nous emmène pour nous conduire au boualo, le forum où se trouvent réunis ministres, amis, conseillers, parasites. L'écorce de courge qui circule est une cruche de moâ [bière de maïs]. Ce spectacle est celui qu'il m'est donné de retrouver à peu près partout en arrivant dans un village. " Il y a moi, me dit-on. " » L'accueil est parfois plus que froid :
« Il arrive aussi, dans les villages où j'aborde la première fois, qu'on me prend pour quelqu'un des collecteurs de taxes qui viennent à certaines époques incendier les cases des réfractaires. C'est la guerre qui arrive et je suis mal reçu, mais on s'explique et la paix se fait. Un jour je tombe dans un village où je n'étais pas connu : pas un des habitants n'était là, tous s'étaient enfuis dans la montagne. On m'avait pris pour " la guerre ". » (Ibid., 208.)
Dans ces mêmes pages, le jeune missionnaire décrit la doctrine et la morale des Achewa d'une façon plutôt simpliste : aucun confrère ni ethnologue d'aujourd'hui n'y souscrirait. Notons qu'il écrit son rapport après huit mois seulement de présence dans le pays. Il est loin de posséder la langue au degré exigé pour une enquête approfondie sur la question. On est mieux informé de nos jours. En fait les Achewa croient en un Dieu unique, providence, souverain maître. Certaines de leurs expressions imagées auraient ravi Thérèse de Lisieux : « Nous sommes les poussins de Dieu », et encore : « La vie des poussins est entre les mains du propriétaire ».
Animistes, les Achewa rendent un culte attentif aux esprits, à ceux des ancêtres surtout.
Maurice semble avoir rencontré la polygamie comme régime normal chez ses nouveaux « paroissiens », une femme s'acquérant pour la somme modique de quatre mètres de calicot à six sous le mètre. En fait la monogamie est plus courante qu'il n'y paraît, mais l'instabilité du mariage reste un grand obstacle à l'apostolat. Le matriarcat est bien établi chez l'Achewa tandis que l'Angoni a opté pour le patriarcat. Dans les deux systèmes, les enfants sont considérés
comme une richesse, et les vieillards respectés.
*
Malgré la fragilité de Chiwamba, le Père Guillemé estime le moment venu, au printemps 1903, d'ouvrir le troisième poste, Bua, à cent vingt kilomètres environ vers l'ouest. Le P. Guyard est chargé de la fondation, aidé du P. Dequeker, rappelé de Mua. « Le Vicariat du Nyassa a surtout besoin de Supérieurs », écrivait Mgr Dupont en 1901. La carence demeure en 1903 et plus encore les années suivantes. La santé trop déficiente du P. Honoré amène le P. Guillemé à nommer le P. Bellière responsable de Chiwamba, au moins jusqu'à son arrivée. Les premières armes du jeune intérimaire ne sont pas une réussite. Ou plutôt, elles sentent trop « les armes », comme si le soldat manqué, refoulé depuis une dizaine d'années, refaisait surface à l'improviste.
« 7 mai. Le P. Bellière nous réunit en conseil et nous fait un discours où après avoir expliqué que sa nomination de supérieur est due à sa connaissance de l'anglais, il nous déclare qu'il fera marcher la mission et la station militairement. Pour le Fr. Sébastien, rien de changé... Quant à moi (P. Honoré) outre le jardin dont je suis chargé depuis mon arrivée, j'aurai à m'occuper des classes et de la sacristie. En outre, puisque le Supérieur est retenu par la surveillance, je suis chargé des catéchismes dans tous les villages sauf ceux de Mgototo et Mpaza qui sont près de la maison. Le Supérieur dirigera en outre les voyages d'exploration de la Mission et nous l'accompagnerons à tour de rôle. » (DPH, 116.)
Le 24 mai arrive le Fr. Lucien, de Kilubula. Hollandais de vingt- neuf ans, il aidera Sébastien à la fabrication des briques pour le futur poste en dur. Le P. Guillemé l'accompagne pour une visite de quelques jours. Dès son départ, au début de juin, on se met au travail :
« Ce sont les deux Frères qui s'en occupent, mais le P. Bellière comme supérieur s'est réservé la haute surveillance. Il passe une grande partie de la journée à visiter les chantiers dans tous les sens en fumant sa pipe et en donnant des conseils au Fr. Lucien qui connaît beaucoup mieux que lui la manière de faire les briques et de diriger les travaux dans ce pays. Le P. Bellière n'a jamais été fort pour le matériel, mais un supérieur doit tout diriger et diriger militairement. C'est en vertu de ce principe qu'il a été décidé que les maçons commenceront à bâtir dès le juillet et que l'on creuse les fondations. » (DPH, 123.)
Mais les travaux ne dépasseront jamais ce stade. Le 4 juillet, le P. Bellière est convoqué à Lilongwe par le P. Guillemé.

Likuni (9 juillet 1903 - 22 octobre 1905)

En novembre 1902, l'administration centrale du district était passée de Dowa à Lilongwe, mieux situé. Le P. Guillemé juge opportun de procéder à un transfert analogue. C'est dans ce but qu'il a fait venir le supérieur de Chiwamba. On détermine un emplacement convenable, à quatre heures de cette station, vers l'ouest, et à huit kilomètres de Lilongwe, au confluent du Likuni et du Lilongwe. La population est aussi nombreuse, plus facile à visiter, et le terrain meilleur pour les cultures. Les Boers déjà implantés dans le haut du Lilongwe convoitent la place. Il ne faut donc pas tarder. Rentré le 6 juillet à Chiwamba avec cette nouvelle, le P. Bellière en repart le 8, avec le Fr. Lucien. Le P. Honoré et le Fr. Sébastien resteront sur place pour la liquidation.
Nous sommes précédés, raconte le fondateur, « par ceux de nos gens de Chiwamba qui n'avaient pas voulu se séparer de nous et se proposaient de fonder un village près de la maison. La nouvelle de notre installation dans le pays s'était vite répandue et ce fut au milieu d'une ovation de tous les villages que se fit l'arrivée.
« A notre approche, ils se levaient tous comme un seul homme, nous accompagnant jusqu'au bout, les femmes de leur joyeux you-you incessamment répété, les hommes en se disputant l'honneur très revendiqué de porter les blancs qui venaient à eux. Cet enthousiasme devait durer. Nous étions à peine descendus de machila que s'emparant des pioches apportées, ces hommes se mettent à défricher l'emplacement des tentes au milieu d'une brousse de trois ou quatre mètres de hauteur, pendant que d'autres vont quérir arbres et roseaux pour la construction d'une paillote qui sera notre habitation provisoire pendant que nous travaillerons à élever des bâtiments plus durables. Profitant de ces bonnes dispositions, nous enrôlons une centaine d'ouvriers et l'on se met à l'œuvre, menant de front la construction d'une maison de huit appartements et celle d'une étable. En cinq semaines, l'une et l'autre sont prêtes à recevoir leurs hôtes. Le 15 août, tous réunis, se fait l'inauguration du nouveau local et le 20 courant, nous célébrons notre fête patronale [Notre-Dame de la Délivrande], Reste à édifier une chapelle pour les catéchismes et une école : c'est le travail des semaines qui suivent ; pendant que d'autre part un jardin se trouve défriché, ensemencé, l'étable est peuplée, des routes sont percées. Le côté matériel de la mission se trouve ainsi établi ou du moins ébauché. »
Sont présents à l'inauguration du 15 août les PP. Guillemé, Bellière, Honoré, les Fr. Sébastien et Lucien. Les deux gardiens de Chiwamba ont en effet rejoint leurs confrères le 13 août :
« Le Fr. Sébastien et moi disons adieu à Chiwamba et en route. Beaucoup de gens nous accompagnent et cela augmente les regrets que nous avons de quitter notre premier poste de mission. Nous y avons souvent souffert de la fièvre, nous y avons aussi travaillé et bien que les résultats de nos travaux soient encore bien minimes, nous étions cependant attachés à la population que nous commencions à connaître. Espérons qu'on mettra ici une succursale, mais quand ? » (DPH, 138.)
Le P. Honoré a reçu le 9 août sa nomination pour Mua. Le P. Bellière presse son départ, dans sa hâte de recevoir le P. Perrot, venant lui-même de Mua. Le partant a juste le temps d'observer que la maison provisoire de Likuni « est semblable à celle de Chiwamba mais n'est pas aussi bien bâtie ; il ne faut pas en rejeter la faute sur les constructeurs, ils n'ont pas eu d'aussi beaux bois qu'à Chiwamba »
Avec l'arrivée du P. Alphonse Perrot, compagnon de Maurice à Maison-Carrée puis à Carthage jusqu'à l'ordination (29-6-1901), la station de N.-D. de la Délivrande de Likuni est donc au complet.
Les débuts s'annoncent prometteurs. Après quelques semaines, le P. Bellière peut écrire :
« L'œuvre spirituelle semble devoir se faire à son tour non moins heureusement ; déjà elle a reçu les sympathies spontanées du peuple d'alentour qui, dès le premier dimanche, vint nous forcer à le faire prier, à s'instruire — il y avait 84 auditeurs venus sans aucun appel de notre part — et on a continué à venir. Dans les villages, les missionnaires reçoivent eux-mêmes le plus favorable accueil. On les entoure, on les écoute, et on leur envoie volontiers les enfants pour qu'ils assistent aux classes qui ont lieu chaque jour matin et soir. Nous avons été heureux de constater qu'à notre arrivée les gens du pays n'étaient pas, comme naguère à Chiwamba, saisis de cette panique qui vidait un village en un instant. Au contraire, loin de fuir ils viennent à nous, présenter les enfants — parfois même ils nous mettent un bébé dans les bras — causent simplement, familièrement et nous reconduisent au départ. Les cœurs sont donc bien disposés, nous faisons des vœux pour que les intelligences le soient aussi ; s'il en est ainsi, nous pourrons espérer d'heureux fruits de salut. » (Chronique n° 108, 381 s.)
Le Père Bellière inaugure le diaire de Likuni le 2 octobre 1903. Un peu plus d'une page de brèves notations lui suffit pour survoler octobre-janvier. L'écriture change au 16 janvier 1904. Ces notes énumèrent presque exclusivement les visites des (ou aux) autorités anglaises et les mouvements de personnel des Pères Blancs. Signalons ces derniers :
« 2 octobre. Départ du F. Lucien au Mua.
8. Arrivent confrères de France : le P. Ter Maat pour Likuni, le P. Braire allant au Bua.
12. Le P. Supérieur accompagne le P. Braire au Bua, et de là se rend à Fort-Jameson sur l'invitation de M. le Juge Beaufort qui se montre parfait de gracieux égards.
28.    Retour du P. Supérieur.
29.    Départ du F. Sébastien pour le Bua. »
Prenons ici congé de « Seba », comme l'appelaient les Noirs. Compagnon de la première heure de Maurice (29-7-1902/29-10-1903) il gardera de celui-ci une image un peu différente de celle transmise par le P. Honoré. C'est lui que le P. Bellière emmenait de préférence dans ses tournées, parce que plus vaillant. De son côté, le Frère considérait son supérieur d'alors comme un travailleur acharné.
Peu de faits saillants, selon le diaire, pour cette période. Du 16 au 25 décembre, la petite équipe, PP. Bellière, Perrot et Ter Maat, fait sa retraite annuelle. Le 6 janvier 1904, « le P. Supérieur et le P. Perrot, dans deux excursions au Nord de la mission reconnaissent 25 villages^ dans un rayon de une heure et demie ». Peu après, le P. Perrot reçoit la direction du poste pendant deux absences du P. Bellière, de quatre mois chacune, l'une à Nguludi, l'autre en voyage avec Mgr Dupont.

Nguludi (7 février - 24 juin 1904)

Dès 1901, la bienveillance du juge de Blantyre, catholique, permettait d'espérer le prochain établissement des Pères Blancs dans le Shiré, au sud du lac Nyassa. Mais c'est seulement en juillet 1903 que le P. Guillemé entreprenait les démarches pour la fondation d'un poste, a une quinzaine de kilomètres de Blantyre, à une heure de marche de la future ligne de chemin de fer Port Herald-Blantyre. Une maison en briques se trouvait disponible, sur un terrain de cent hectares. Mais, ajoutait le Père, « il faudrait que nous ayons au moins un Père connaissant et parlant parfaitement l'anglais, doué avec cela d'un ensemble de qualités plus qu'ordinaires. Pour cette année, c'était trop tard, je le sais, mais pour l'année prochaine la chose sera possible, je l'espère ». (20-7-1903.) Demande réitérée en septembre : « Il y manque un Père anglais. Voyez ce que vous pouvez faire pour cette mission importante. Faute de personnel expérimenté connaissant la langue anglaise et indigène, je me suis nommé moi-même supérieur provisoire. (...)  C'est le kinyanja avec le swahili qui sont en usage dans le pays. Mes confrères sont, provisoirement aussi, le P. Tellegen et le Frère Willibrord. » (25-9-1903.)
Le P. Guillemé envisage alors de confier la direction de Nguludi au P. Guyard mais celui-ci meurt prématurément à Kachebere En janvier 1904, il fait appeler le P. Bellière qui, effectivement, connaît tort bien l'anglais. Présente-t-il « l'ensemble de qualités plus qu'ordinaires » souhaitées pour la circonstance ? C'est une autre question Selon le Fr. Sébastien, la nomination intervient plutôt par mode de distraction, pour permettre à Maurice — qui donne des signes de fatigue — de se ressaisir, épaulé par un Supérieur attentif. Un contretemps le prive de cette chance : le Shiré vient d'être érigé en Préfecture Apostolique autonome (décembre 1903). Les Pères Blancs devront remettre la station aux Montfortains. « Nous allons donc quitter Nguludi si laborieusement conquis, après y avoir passé cinq mois en durs travaux... Je venais d'appeler le P. Bellière pour prendre la direction de Nguludi ou son ministère ne fera pas long feu. » (P. Guillemé 28-1-1904 ) Toutefois, comme aucune décision définitive n'est encore prise à Maison- Carrée, Maurice rejoint son nouveau poste le 7 février. La remise aux Montfortains a lieu fin mai. Le P. Bellière rentre à Likuni le 24 juin. Il y reprend la fonction de supérieur le 9 juillet pour accueillir, le lendemain, Mgr Dupont, rentrant d'Europe après une absence de presque cinq années.
Le P. Bernard Onstenk (Hollandais, 1878-1939), qui accompagne Mgr Dupont depuis le départ de Marseille (30 avril 1904) nous livre le profil de Likuni à cette époque :
« Dimanche 10 juillet. Vers midi, nous arrivons à Lilongwe, poste anglais. Nous y sommes invités par le Collector, M. MacDonald, pour y prendre le lunch. A la maison de M. le Collector, nous trouvons le Père Bellière, venu à notre rencontre. Ce lunch est fort bien servi, le vin surtout n'y fait pas défaut : vin rouge, vin blanc, vin d'alicante, tous de Maison-Carrée. Les relations entre l'autorité civile et nos Pères sont excellentes dans l'Angoniland ; tout honneur pour cela au P. Guillemé, partout connu et aimé.
« Après le lunch, nous remontons en machila et une heure plus tard nous ne sommes plus qu'à petite distance de la mission. Une centaine de femmes et d'enfants, envoyés par le bon P. Perrot, tous chantant et battant des mains, viennent à notre rencontre. Nous sommes reçus triomphalement.
« La station de Likuni est encore plus récente que celle de Mua : les missionnaires n'y sont que depuis une année. On y demeure encore dans une paillote ; cependant une maison en briques est déjà en construction sous la direction du Fr. Wilfrid. Dans quelques mois, pense-t-il, elle sera achevée. Le pays étant élevé, le climat y est bon, la fièvre assez rare. Pendant l'hiver, de mai à septembre, il y fait assez froid, le soir et le matin surtout ; dans la journée le soleil y est assez chaud, mais il souffle toujours un vent de sud-est assez froid. Pendant la saison froide, rien ne pousse au jardin, mais en été, on y trouve tous les légumes d'Europe. Le pays est assez déboisé, il y a surtout peu de bois de construction.
« L'œuvre de la mission en est encore au début ; le dimanche beaucoup de Noirs viennent assister au sermon et aux cantiques ; pendant la semaine, le catéchisme se fait régulièrement dans les villages, ainsi que tous les matins à la mission pour les ouvriers ; l'école est fréquentée assidûment par une trentaine d'enfants. La contrée est très peuplée, mais les gens sont très timides, voire même défiants... On voit que c'est un peuple habitué à porter le joug d'un dominateur cruel.
« Dans quelques jours nous allons nous disperser. Monseigneur va continuer la visite des stations du vicariat, accompagné du P. Bellière. Le R.P. Guillemé rentrera à Mua, le P. Onstenk restera à Likuni. »
Le diaire de Likuni, tenu à jour par le P. Perrot depuis janvier, complète l'information. Dès son arrivée, le 10 juillet, Mgr Dupont visite les nouvelles constructions, le chantier de briques et le jardin qui malheureusement à cette époque, à piteuse mine, dévasté en partie par l'hippopotame, en partie par le froid ».
Sa Grandeur désigne le P. Bellière comme secrétaire. Le P. Bellière accompagnera Mgr dans son voyage, mettra en ordre la comptabilité du vicariat, pour revenir ensuite à Likuni. Le P. Onstenk est désigné pour remplacer le P. Bellière, et le P. Perrot reprend la direction du poste jusqu'au retour du P. Bellière.
Mgr Dupont modifie considérablement le plan des nouvelles constructions — plan élaboré par le P. Guillemé et déjà en partie exécuté. Clôture de la visite officielle du poste.
Mgr et tous les Pères et Frères présents assistent à l'instruction donnée par le P. Perrot — un court mais pathétique discours est ensuite fait par le Père Guillemé. Après l'instruction, Sa Grandeur reçoit les chefs indigènes au nombre de 15 qui reçoivent avec empressement les cadeaux offerts.
Ce matin après le déjeuner du matin, Monseigneur remercie le Père Guillemé et lui fait ses adieux. Le Père Guillemé, les larmes aux yeux, balbutie quelques paroles, mais ne peut continuer lorsqu'il vient à parler de ses confrères ; s'il les aimait, il savait aussi combien il en était aimé. Nos vœux les plus ardents et les plus affectueux l'accompagnent, et nous conservons le ferme espoir qu'après son laborieux voyage à travers l'Equateur, il nous reviendra pour nous diriger comme il savait le faire.
« Quelques instants après, Mgr Dupont accompagné du P. Bellière nous quittait également pour se rendre au Bua et de là dans l'Ubemba. »
Le « laborieux voyage à travers l'Equateur » qui attendait le P. Guillemé était la conséquence de sa récente nomination comme Visiteur (on dirait aujourd'hui : Régional) des missions du Haut-Congo, Tanganyika et Nyassa. En vertu de cette charge, il devenait le représentant du Supérieur général pour veiller sur la vie intérieure des missionnaires, les soutenir dans leurs difficultés, faire observer les Constitutions et autres lois de la Société. Administrateur Apostolique en 1900-1904, il avait été très apprécié des confrères. « Partout il s'informait de l'état de santé de chaque missionnaire, de l'ordinaire, des constructions, du jardin et par-dessus tout des progrès et des difficultés de l'évangélisation. Il savait réconforter, donner de sages conseils et résoudre à la satisfaction de tous les questions les plus diverses. Il allait parfois à la cuisine et faisait des démonstrations pratiques sur la manière de préparer tel ou tel plat. »
En évitant désormais de diriger directement l'apostolat, tâche du Vicaire Apostolique, il poursuivra en 1905-1906 sa mission si importante. Le Visiteur « regardait, écoutait, interrogeait, donnait à chacun des conseils appropriés, entretenait la vie de famille, stimulait, complimentait, laissait dans chaque mission une carte de visite — pleine d'avis sages et de paroles réconfortantes».
Le P. Guillemé devra toutefois attendre jusqu'au 26 janvier 1905 des instructions précises sur sa nouvelle fonction. Jusqu'alors, il repassera dans les stations de l'Angoniland, et en particulier à Likuni où nous le retrouverons du 4 novembre 1904 au 31 janvier 1905.

Secrétaire de Mgr Dupont (18 juillet - 8 novembre 1904)

Quoique âgé de cinquante-trois ans seulement, l'Evêque dont Bellière devient pour quelques semaines le socius a déjà des allures de vieillard. Le courage exceptionnel de ce Vendéen brille à chaque page de sa biographie : Evêque-Roi des Brigands. Les Noirs ont le coup d'œil juste. Le surnom de « Bwana Moto Moto » n'est pas usurpé. Moto : feu. Le redoublement indique un superlatif : feu dévorant, si l'on veut. Mgr Dupont a consacré l'appellation dans sa devise épiscopale : « Accendatur ! » « Qu'il brûle ! » C'est le fameux verset de Luc (12, 49) si cher à Thérèse. Des années durant, ce pionnier a créé de toutes pièces, lancé, organisé le Vicariat du Nyassa. Ce qu'il a fait alors, « pas une bête ne l'aurait fait », selon le mot de Saint-Exupéry. La médaille a son revers dont Maurice aura un jour à pâtir. Pour le moment, suivons nos voyageurs dans leur route vers l'Ubemba. Après un arrêt à Bua, la caravane gagne Kambwiri, « station toute récente, jetée comme une pierre d'attente entre les groupes de missions du Bangweolo et de l'Angoniland. Isolée en plein Nsenga, à huit jours de Kachebere au sud, à une égale distance de Kilonga au nord, cette mission se débattait dans les difficultés inhérentes à toute fondation, mais aggravées encore par l'hostilité foncière des islamisés, l'apathique indifférence des indigènes, l'inclémence du climat particulièrement chaud et humide de la vallée de la Lwanga, resserrée entre des montagnes de 3 000 à 5 000 pieds». Lors d'une première exploration, en novembre 1900, le P. Guillemé et un compagnon avaient déjà trouvé « très peu d'enchantements » dans cette région : « Ils peinaient et suaient à grosses gouttes, sans cesse assaillis par les tsé-tsé, exténués par la chaleur et une soif dévorante. La nuit des myriades de moustiques les incommodaient sans répit et s'ils parvenaient à s'assoupir, c'était pour s'éveiller en sursaut aux aboiements lugubres des hyènes ou aux rugissements effrayants des lions. » Peu après sa visite (début août 1904), Mgr Dupont décrétera l'abandon de Kambwiri, « à la grande joie des missionnaires [parmi lesquels le Fr. Sébastien] qui s'y morfondaient dans une pénible et déprimante inaction ». On ne traverse pas impunément pareille fournaise...
Le 14 août, la caravane atteint Kilonga, en Ubemba. Les Pères de la station réservent à Mgr Dupont la joie de baptiser des catéchumènes. « Malheureusement, la fatigue des étapes, la chaleur du Nsenga l'avaient tellement épuisé, qu'en arrivant à Kilonga il fut repris par une nouvelle crise hépatique particulièrement douloureuse. S'arc-boutant contre le mal, à l'issue de la cérémonie, il eut le courage de se traîner à l'église pour confirmer les néophytes. " N.-D. de Lourdes de Kilonga fait payer bien cher les premières joies du retour et le triomphe de sa glorieuse Assomption, écrit-il alors, mais puisque la souffrance est la rançon des âmes, que ne ferais-je pas pour que le règne de Dieu s'empare du cœur de tous mes noirs enfants. "
« Après des journées d'un repos absolu, le 22 il se remettait en route pour revoir son cher Kilubula. Il avait, hélas, trop présumé de ses forces. Au lieu des huit jours que nécessite ordinairement le trajet, il dut, voyageant à petites étapes, en mettre dix-huit !... Fièvre, rhumatismes, nouvelles incartades du foie le tenaillaient si douloureusement que c'est à peine s'il peut supporter chaque jour deux ou trois heures de machila. » (ERB, 271.)
On arrive enfin à Kilubula le 9 septembre. Mgr Dupont s'y repose deux mois. Il garde à ses côtés, jusqu'au 4 octobre, le P. Bellière, qui repart alors par Karonga et le lac. Le socius est de retour à Likuni le 8 novembre, et reprend la direction du poste, pour la troisième fois en un an et demi. Mais sa santé s'altère : maladie du sommeil, contractée en traversant la Lwanga ? ou prodromes de la tumeur cérébrale qui, semble-t-il, l'emportera dans deux ans et demi ? Quelle qu'en soit la nature, le mal influera de façon déterminante sur le comportement de Maurice les mois suivants.

De nouveau Likuni (3 novembre 1904 - 22 octobre 1905)

Grande fête le 9 novembre à Likuni, pour la saint Mathurin, fête du P. Guillemé, lui-même arrivé cinq jours plus tôt : on bénit la nouvelle maison en briques, où l'on emménage définitivement le 17. Le P. Bellière reprend la rédaction du diaire le 30 novembre. C'est pour noter un petit désastre :
« 4 décembre. Dans la nuit du 3 au 4, un fracas épouvantable réveille tout le monde. Est-ce la maison qui croule ? Chacun craint pour ses confrères. Heureusement, la véranda seule s'est affaissée sous le poids de son toit qui l'écrase, les tuiles étant si mauvaises qu'elles ont absorbé toute l'eau, et par ce surcroît de charge ont fait céder les cintres de la colonnade formée elle-même de briques insuffisantes et d'ailleurs détestables. Temps, argent, peine perdus ; sans parler du désagrément. On relève les ruines et on recommence quelque chose de provisoire devant tenir jusqu'au printemps. Le toit est couvert d'herbes. »
L'une des rares notations religieuses du diaire (de la main de Maurice) concerne la Vierge Marie :
« 8 décembre. Fête de l'Immaculée Conception en union avec Rome, l'Univers Catholique et notre Société, dans ce cinquantième anniversaire du dogme de la définition [inversion : sic] de ce glorieux privilège de la Ste Patronne de notre Société. »
Au début de 1905, le poste comprend les PP. Bellière, Perrot, Onstenk et le Fr. Lucien. En mars, un rapport du P. Bellière fait le point :
« La station de Likuni, avec ses vingt mois à peine d'existence, ne se trouve être encore, tant au point de vue spirituel que matériel, qu'à l'état embryonnaire, en sorte que ce rapport sera moins l'exposé de résultats obtenus que celui de nos travaux et des espérances à entrevoir pour un avenir que la Providence se réserve.
« (...) De l'avis général, le poste de Likuni est des plus heureux au point de vue sanitaire. Mais il y a quelqu'un [le Fr. Lucien] qui ne manquerait pas d'ajouter que l'abondance, la variété et la succulence des produits de son jardin en revendiquent l'avantage pour un quart au moins. Soit ! un quart pour le jardin, un quart pour le troupeau, un quart pour le climat, reste celui de l'entente cordiale, de la bonne humeur, de l'entrain.
« L'œuvre spirituelle se fait à la mission et au dehors.
« A la mission, elle comprend le soin des malades, les classes, le catéchisme. Sur cent enfants inscrits, quarante en moyenne assistent régulièrement aux classes, et c'est quelque chose d'héroïque pour eux que ce coup de canif donné à leur liberté vagabonde, une heure chaque jour... Le catéchisme est donné quotidiennement aux travailleurs et aux enfants de la mission. Le dimanche, les villages environnants déversent sur la mission plusieurs centaines de braves gens conduits par leurs chefs respectifs, dont quelques-uns, fort vieux, n'hésitent pas à traverser de profondes rivières pour venir témoigner de leur bonne volonté. (...) A l'heure actuelle, une trentaine de villages qui ne se trouvent pas éloignés de plus d'une heure, sont visités chaque semaine ; cent dix autres, distants de deux ou trois heures, ne voient les missionnaires que chaque quinzaine ou chaque mois à peu près régulièrement. Cet à-peu-près est motivé par le nombre restreint des missionnaires, et les imprévus inévitables. En effet, trois missionnaires ont beau s'ingénier, ils ne peuvent empêcher qu'un jour ou l'autre les mille et un accidents de la carrière ne viennent les arrêter. Mais encore, tout marchât-il à souhait, il y a une limite de force, de temps, d'occupations qui ne se peut dépasser. Il nous faudrait être plus nombreux. Qu'on en juge ! L'Angoniland central, à lui seul, comprend, d'après les derniers recensements, cinq cent mille hommes (qu'on n'ajoute pas de zéros, mais qu'on n'en supprime pas non plus !) et le district de Lilongwe où est établie la mission de Likuni prend pour lui-même presque la moitié de ce chiffre : 200 000 hommes. Or, si on admet que, jusqu'à présent, l'influence protestante ne s'étend pas au-dessus du vingtième de la population totale, ce qui est exact, on convient que le champ ouvert à la pénétration catholique reste vaste... C'est le nombre des missionnaires qui décidera de la question.
A Pâques (23 avril), ce sont 2 000 indigènes qui viennent faire la fête à la mission. « Les enfants de l'école reçoivent des récompenses. Tout le monde boit et danse. » (Diaire.)
De son côté, Mgr Dupont mande au Supérieur général :
« Les trois missions de l'Ugoni [i.e. Angoniland] sont établies dans de bonnes conditions et ont d'heureux débuts, elles comptent de 15 à 20 chapelles chacune. La charité fraternelle la plus complète règne dans tous les postes du Vicariat et partout aussi la règle me paraît sérieusement suivie. Les santés sont bonnes malgré quelques visites de la fièvre. » (14-4-1905.)
Et de nouveau :
« La paix et la charité règnent dans tous les postes et il semble que tous les missionnaires sont à leur travail. » (26-5-1905.)
Ainsi, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Et cependant, la tempête qui va balayer le P. Bellière éclatera dans trois mois. Comment expliquer pareil revirement ?

Après le départ du P. Guillemé de Likuni pour le Tanganyika (31-1-1905) le P. Bellière se retrouve livré à lui-même. En compagnie du P. Perrot, il entreprend de nombreuses tournées d'exploration, dont il consigne l'essentiel au diaire :
« 2 mars. PP. Bellière et Perrot visitent la contrée Nord-Ouest Nord : Buluzi, Njewa, Chimbeta, etc.
« 14. Les mêmes Pères visitent : Maliri, Bunda, N'Gala, Minga, reviennent passer le Lilongwe au Borna où on les garde à dîner et coucher.
« 23. Les PP. Bellière et Perrot vont au sud-ouest faire amitié avec un chef important qui promet d'être des nôtres. Conquête importante aussi à cause que ce village situé à 1 h 1/2 de Maligundi sera comme la limite d'influence des Missionnaires de la Dutch Reformed M. (Mvera) qui doivent s'y établir prochainement. Retour par Maligundi et Maliri malgré quantité d'obstacles naturels.
« 24 avril. PP. Bellière et Perrot, accompagnés un jour par P. Onstenk, entreprennent un voyage d'exploration vers Masumba, Kachawa, Kalolo, etc., où de nombreux villages ont été indiqués. Accueil sympathique partout mais...
« 27. Retour sans constatation exacte du chiffre de la population à cause des grandes herbes qui entravent la marche et cachent de nombreux villages.
« 7 mai. Chacun des Pères reçoit une paroisse à visiter chaque mois dont les centres sont pour les Pères : Bellière = Minga au sud-est ; Perrot = Njewa, au nord ; Onstenk = Masumba au sud-ouest.
« Chacun des districts comprend une vingtaine de villages. On y fera bâtir un Rest-House au chef-lieu qui sera une sorte de Succursale. »
Harassés par ces courses, les « explorateurs » refont leurs forces avec les produits toniques de l'Harrach. Ce n'est pas sans risques, au pays des fièvres.
Les missionnaires sentent-ils davantage la pression de l'influence protestante ? Le P. Bellière juge-t-il nécessaire de chercher appui auprès des autorités de Blantyre, qu'il eut le loisir d'apprécier l'année précédente ? Ou bien, malgré les mises en garde du Fondateur, se laisse-t-il prendre insensiblement au rôle de « Robinson », laissant une ambition naturelle contaminer quelque peu le zèle apostolique? Toujours est-il qu'il repart avec le même compagnon pour quatre semaines dans le Shiré :
« 11 juin. Départ des PP. Bellière et Perrot pour Zomba, Blantyre ; pendant leur absence, visite du P. Louveau (Mua).
« 9 juillet. Retour des Pères de leur voyage fructueux à beaucoup d'égards, tant pour asseoir la situation des Pères Blancs dans le pays que pour faire distinguer leur manière de faire de celle de certaines autres corporations qu'il importait de ne pas laisser assimiler à la nôtre. » (Diaire de Likuni.)
Dans quelques semaines, Mgr Dupont donnera une autre version des faits :
« En compagnie du P. Perrot, il [P. Bellière] est allé à Blantyre et à Zomba sans permission et sans but avoué. Ils ont passé six [lire : quatre] semaines chez les différentes autorités anglaises. En revenant ils sont passés à quelques heures du Mua sans aller voir les confrères, mais ont logé chez les Anglais. Ces choses sont remarquées et commentées. »
Le P. Bellière est absent de Likuni quand passe le P. Louveau, supérieur de Mua. Au retour de Blantyre, il évite de visiter son confrère. Ce jeu de cache-cache recouvre, en fait, un malentendu entre les deux hommes : « de grosses difficultés », dira Mgr Dupont. Comment en est-on venu là ?
Après l'épuisant voyage qui le ramène en Ubemba (juillet-septembre 1904), le Vicaire Apostolique voit sa santé se délabrer de plus en plus : « Je ne suis plus qu'une ruine ; depuis mon retour, j'ai passé les deux tiers de mon temps au lit... c'est la première lettre que j'écris de ma main depuis bien longtemps. » (A Mgr Livinhac, 14-4-1905.)
Or une évidence s'impose à lui, après la visite des postes d'Angoniland : « En raison de leur situation en milieu protestant, ces missions traversaient des difficultés communes que ne connaissaient pas celles du nord (Ubemba). La guerre à outrance déclenchée par les teachers contre les Pères sur la question des écoles allait nécessiter des démarches souvent urgentes, des ripostes rapides. » (ERB, 268 s.) Mais Kilubula, choisi par Mgr Dupont comme résidence habituelle, était à plus de quinze jours de marche des postes du sud. Sans doute l'évêque se serait-il déchargé sur le P. Guillemé si ce dernier n'avait été appelé à des fonctions plus hautes encore. Sur le conseil de Mgr Livinhac, il prend donc, en octobre 1904, deux conseillers : pour l'Angoniland, le P. Louveau, supérieur de Mua ; pour l'Ubemba, le P. Schoeffer, supérieur de Kayambi. Il constatera bientôt qu'un conseiller ne peut guère intervenir par lui- même, avec l'autorité et la promptitude voulues. Le P. Louveau surtout, excellent supérieur de poste, n'est pas encore rodé à cette fonction à responsabilités plus importantes et plus diversifiées. Il est d'ailleurs malade et perd son sang-froid quand le P. Bellière se met à briguer auprès des Anglais le titre officiel de chef des missions de l'Angoniland. « Et voilà deux hommes aux prises sans la moindre réserve de part et d'autre. »
(Rapport de Mgr Dupont à Mgr Livinhac, 25-9-1905. Cette lettre, plusieurs fois citée, trace de la situation, du P. Bellière surtout, un tableau sombre qui contraste avec le satisfecit décerné aux missionnaires d'Angoniland quelques mois plus tôt. Exemple probable de ces « exagérations qui font qu'il voit tout en mal ou tout en beau ». (P. Guillemé, 12-6-1900.) Le P. Guillemé, aussi modéré que pertinent dans ses jugements, avait déjà relevé ses « idées très larges, pour ne pas dire très fausses, sur la régularité et le règlement. Il considère beaucoup trop le côté matériel et ne s'occupe pas assez du côté spirituel » (sept. 1899). L'Administrateur espère donc trouver Mgr Dupont amélioré par son long repos : « Il serait infiniment regrettable qu'il revînt avec les mêmes idées, car le Vicariat serait vite ruiné, l'Administration indisposée et les missionnaires découragés. » (22-4-1904.) En conséquence, dit encore le P. Guillemé, « je me suis permis de lui donner respectueusement quelques conseils pour la bonne marche de la mission et la direction des missionnaires. J'aime à croire qu'il en tiendra compte, sans en être assuré (...). Ces conseils ont roulé particulièrement sur la manière d'entretenir la régularité et le bon esprit dans les maisons » (27-7-1904). En fait, malade, débordé, Mgr Dupont n'apportera peut-être pas au P. Bellière tout le soutien dont il aurait eu besoin en 1905.)


Sur ces entrefaites, un autre missionnaire, plus atteint peut-être que le P. Bellière, crée des difficultés. On place le récalcitrant à Mua. Trêve de courte durée : il se brouille avec le Supérieur. Mgr Dupont décide de l'envoyer à Likuni sous le P. Bellière, tandis que le P. Onstenk le remplacera à Mua. La permutation occasionne des échanges de lettres qui révèlent à Mgr Dupont d'autres « exploits » de Maurice : incartades qui seraient peu dignes d'un missionnaire si elles n'étaient le fait d'un malade. Le désarroi de ce dernier s'accroît :
« Le P. Bellière sentant sa position intenable a demandé à rentrer, ajoutant que si je ne le voulais pas, il vous écrirait de le rappeler d'urgence. » (Mgr Dupont au Supérieur général, 25-9-1905.)
Les missions de Mua et de Likuni vont-elles se trouver simultanément décapitées alors que « les hommes capables d'être chefs de missions manquent trop au Nyassa » ? (Ibid.). Le Vicaire Apostolique cherche un palliatif.
« Effrayé moi-même de la situation des missions du sud, j'ai voulu y porter remède à tout prix. J'ai nommé le P. Schaeffer Vicaire général pour ces missions. La nomination est faite, mais ce missionnaire n'est pas encore parti à son nouveau poste.
« Je regrette vivement de sortir le P. Schaeffer de Kayambi (...). Je compromets donc une grande mission pour relever les missions du sud : c'est une nécessité où je me trouve par manque de sujets sérieux. Le P. Schaeffer a la main ferme, et je pense qu'il rétablira l'ordre parmi les missionnaires. » (Ibid.)
Quelques jours plus tard, Mgr Dupont se ravise :
« Je vous ai annoncé que j'envoyais le P. Schaeffer dans l'Angoniland, mais effrayé du vide que ferait à Kayambi le départ de ce missionnaire, j'ai décidé le Père Larue à accepter la charge ; c'est donc lui qui prendra la place avec les titres de Conseiller du Vicariat général et de Procureur [i.e. Econome] pour la mission de l'Angoniland. » (A Mgr Livinhac, 1-10-1905.)
Le P. Larue visite la station de Likuni les 12-14 novembre, mais il n'y trouve pas le P. Bellière, parti trois semaines plus tôt :
« 22 octobre. Départ du P. Bellière pour Maison-Carrée. Le P. Schenk prend provisoirement la direction du poste. » (Diaire, d'une autre main.)
En décembre, le Vicaire général s'entretient à Blantyre avec le P. Louveau, déjà sur le chemin du retour pour l'Europe. De son enquête, le P. Larue retire l'opinion que l'attitude du P. Louveau avait découragé son « confrère très sensible. »
La dernière notation de Maurice, au diaire, est du 26 septembre 1905 :
« Un courrier de Mgr Dupont, d'Ubemba. »
Sans doute l'évêque demandait-il au supérieur de Likuni de différer son départ jusqu'à l'arrivée du P. Larue (40). Mais le P. Bellière ne peut plus attendre. Coup de tête ou effondrement, il part et va « rendre les armes » à son Supérieur général. Désormais nous n'avons plus un écrit, plus une parole de lui. C'est comme à tâtons que nous le suivrons en ses vingt derniers mois.
*
22 octobre 1905. Voici dix ans, jour pour jour, que Thérèse faisait parvenir à son frère la prière composée à son intention. L'aurait-elle abandonné aujourd'hui ? Alors qu'elle commence à semer les miracles à travers le monde, comment permet-elle ce qui a toutes les apparences d'un naufrage ? Face à l'épreuve, il est deux réponses possibles : ou bien l'amertume (et c'est l'attitude que Lucifer, dans « Le Triomphe de l'Humilité » cherche à faire prévaloir) : « Regarde comme II se soucie peu de sa gloire, Il laisse ses amis dans l'humiliation et la douleur... Aussi compte les siens, tu vas voir comme le nombre en est petit... » (RP, 4 v°) ; ou bien la lumière de la Résurrection (et c'est celle que Thérèse projette sur l'épreuve de son propre père) : « Ne fallait-il pas que le Christ souffrît et que, par là, il entrât dans la gloire ? » (Souvenir mortuaire de M. Martin, 1.894.)
Dans la lettre des promesses (LT 253), Thérèse assurait son « cher petit frère » qu'elle lui obtiendrait « tout ce qui lui est nécessaire ». Sans doute lui était-il « nécessaire » de passer « par là ». Seul un silence prolongé, ouvert au mystère, permet de regarder sereinement la dernière phase terrestre, si déconcertante, de cette amitié spirituelle.
Une question se pose ici : comment Maurice a-t-il vécu cette fraternité, pendant les trois années de mission ? La destruction de la correspondance postérieure à 1902, des deux côtés, nous prive de données sûres.
Il est quasi certain que le P. Bellière visite le Carmel de Lisieux et la tombe de sa Sœur une dernière fois, en juillet 1902, lors du congé en famille.
Il envoie au Carmel un agrandissement du groupe de Marseille au moment de l'embarquement (29-7-1902) en compagnie du P. Dequeker et du Fr. Sébastien.
Les relations se maintiennent au moins jusqu'au printemps 1904 puisque Maurice communique à Lisieux trois photos, annotées de sa main, datant du séjour à Nguludi. Puis Lisieux cesse d'écrire. Quand et pourquoi ? Quelle qu'en soit la raison, c'est encore un appui qui se dérobe à l'heure où il aurait été le plus utile.
Dans ses papiers, on a retrouvé une photo de « Thérèse ovale ». Au verso, il a copié partiellement une prière alors assez répandue, pour la visite au Saint Sacrement. Jeune fille, Thérèse l'avait elle-même transcrite de sa main.
La copie s'achève sur ces mots :
« Je vous demande [Jésus] un cœur épris de vous... un cœur indomptable, toujours prêt à lutter après chaque tempête, un cœur libre, jamais séduit, jamais esclave, un cœur droit qu'on ne trouve jamais dans les voies tortueuses. »
Après bien des détours le P. Bellière se retrouve sur la voie droite, celle du dépouillement absolu, la voie royale de la croix.

La passion 22 octobre 1905 - 14 juillet 1907


« Le vrai courage n'est pas dans l'ardeur d'un moment qui fait désirer aller à la conquête des âmes au prix de tous les dangers imaginaires, lesquels n'ajoutent qu'un charme de plus à ce beau rêve ; c'est de le vouloir dans l'angoisse du cœur et, en même temps, de le repousser pour ainsi dire, comme Notre-Seigneur au jardin des Oliviers. » (Thérèse à Céline, Conseils et Souvenirs, 148 s.)
A l'exemple du Seigneur « qui s'est fait pauvre pour nous donner sa richesse » (cf. 2 Co., 8,9), on ne donne vraiment que ce dont on se laisse dépouiller, « vider ».
Comme les stations d'un chemin de croix, quelques dates marquent les étapes du dépouillement auquel le Frère de Thérèse est maintenant convié :
—    4 janvier 1906 : adieu à l'Afrique ;
—    24 août 1906 : adieu aux Pères Blancs ;
—    15 janvier 1907 : adieu à sa mère ;
—    8 juin 1907 : adieu à lui-même ;
—    14 juillet 1907 : adieu à cette vie.
Serait-ce la réalisation du verset évangélique qui l'avait tant frappé, le 19 mars 1898 : « Il sera demandé beaucoup à celui qui aura beaucoup reçu ? » (Cf. lettres 38 et 41.)

Parti de Likuni le 22 octobre 1905, le P. Bellière débarque à Marseille le 26 décembre. Le Cahier du Conseil de Maison-Carrée note à ce jour :
« 26-12-1905. Le P. Bellière vient d'arriver à Marseille après avoir quitté la mission du Nyassa dans des conditions peu régulières que la lecture de ses lettres et de celles de Mgr Dupont n'éclaire pas suffisamment. Comme la chose est grave, on fera venir ce Père à la Maison- Mère pour s'expliquer. »
Le Père arrive donc à Alger le 29 décembre. La bonté de Mgr Livinhac doit faciliter le dialogue avec son ancien secrétaire. La sentence est tempérée d'indulgence. Le Cahier note à nouveau :
« 2-1-1906. Les explications fournies par le P. Bellière montrent qu'il a agi avec une légèreté et une inconscience étonnantes, et sans se rendre compte de la gravité de son acte. Le Conseil admet donc les circonstances atténuantes et ne prononce pas le renvoi de la Société. Cependant, pour l'exemple et pour le maintien de la discipline, il décide que ce Père sera renvoyé dans sa mission, malgré l'humiliation qu'il peut éprouver de ce retour au milieu de confrères au courant de son départ injustifié. Mgr le Supérieur général fera connaître cette décision à Mgr Dupont et le priera de reprendre ce missionnaire et de le placer en second dans un des postes du nord du Vicariat. »
La légèreté, ce trait de jeunesse, survit donc chez Maurice, malgré une formation missionnaire exigeante et de rudes années de brousse. Quant à l'inconscience, on peut se demander à quel niveau elle se situe. Il semble étrange qu'aucun document d'époque ne signale quelque symptôme de la maladie qui l'emportera dans dix-huit mois. A moins que l'état de santé ne soit inclus dans les « circonstances atténuantes ».
Le P. Bellière quitte Alger le 4 janvier 1906. C'est son adieu à l'Afrique, mais il l'ignore à ce moment.
Quelques jours de congé en famille, probablement, après trois ans et demi d'absence ; et le voici de retour à Marseille le 27 janvier. Désigné pour les caravanes de 1906, il se prépare à ce nouveau départ dans un repos relatif. Des accès de fièvres répétés montrent qu'il n'est pas encore remis. Le médecin consulté déclare qu'on ne peut le laisser regagner la mission sans l'exposer à de graves complications. Six mois se passent ainsi, sans amélioration.


Maurice est alors envoyé, le 17 août, à Autreppe (Belgique) dans un sanatorium récemment ouvert par les Missionnaires d'Afrique. Mais il n'y demeure qu'une quinzaine de jours. Le médecin est formel : le malade doit rentrer en famille pour s'y refaire en respirant l'air du pays natal.
En réalité, son état est trop sérieux désormais pour qu'on puisse escompter sinon la guérison, du moins l'amélioration nécessaire à un prochain retour au Nyassa. De son propre chef, ou sur la suggestion de ses amis ou supérieurs — ce que nous ignorons —, le Père Bellière dit adieu aux Pères Blancs. Le Registre des Sorties de la Société inscrit en effet à cette date (24 août 1906) le nom de Maurice Bellière sous le n° 53 : « Malade. Devient aliéné. » De soi, aucune maladie, même mentale, ne constituait un motif suffisant de renvoi ou de sortie. Les Pères Blancs, comme tout Institut, recueillaient leurs malades ou leurs anciens, les confiant en cas de besoin à des hôpitaux spécialisés. Mais l'engagement au service exclusif de l'Afrique, interprété alors de façon stricte, pouvait poser un cas de conscience à des missionnaires encore jeunes.
Rentre-t-il directement à Langrune ? L'information manque presque totalement pour les dix mois suivants. Une chose du moins est attestée par la tradition locale : malade, Maurice vit quelque temps avec sa mère, dans telle maison de Langrune qu'on désigne encore, distincte du 16, rue de la Mer. On imagine la peine de Mme Barthélémy, recueillant son enfant en si triste état. Elle ne pourra l'assister jusqu'au bout, car elle-même meurt le 15 janvier 1907, dans sa soixante-sixième année. Pour tout prêtre, la mort d'une mère est une lourde épreuve. Qu'en est-il pour le jeune Père, si attaché à la sienne, et qui perd sa dernière affection terrestre à pareil moment ? Plus encore qu'à la mort de Thérèse (1897), il est en droit de gémir : « Allons, c'est encore un de mes biens qui s'en va — il ne me restera plus rien... tout ce vide qui se fait autour de moi ! » (Lettre 33.)
Comme sur la photo de juillet 1902, l'abbé Adam se retrouve aux côtés de son ami. Et c'est lui qui, finalement, le fait hospitaliser au Bon Sauveur de Caen.
Novice, Maurice réfléchissait un jour aux exigences de sa vocation : « La vie apostolique est une vie toute d'amour, à condition qu'elle soit encadrée dans l'abnégation, qui est d'abord le sacrifice total du moi. Quand tout obstacle a disparu, celui-ci demeure comme le plus terrible, grandi encore de la défaite des autres. » (Lettre 35.) L'heure est venue pour lui de l'abnégation radicale, du « sacrifice total du moi » à des profondeurs qu'aucune ascèse volontaire n'aurait pu atteindre.
« Tout ce qui m'est arrivé d'heureux ou de malheureux se trouve presque exclusivement en Juin. » (LC 177.) Le palmarès de ce mois fatidique se clôt en lettres de sang. Pour le Frère de Thérèse, le samedi 8 juin, lendemain du Sacré-Cœur, est la « grande richesse », comme le 12 février 1889 l'avait été pour M. Martin. Il aura trente-trois ans le surlendemain, 10 juin.
Ce qu'il a souffert alors est pour nous lettre scellée. Parlant de la « glorieuse épreuve » de son père, Thérèse avait écrit : « Comme la Face Adorable de Jésus fut voilée pendant sa Passion, ainsi la face de son fidèle serviteur devait être voilée aux jours de ses douleurs. » (Ms A, 20 v°.) Un voile semblable recouvre les dernières semaines de Maurice Bellière, tandis qu'il est « buriné à l'image de Jésus ». « Si la tête manque... », avait-il écrit, scolastique, aspirant au martyre. Elle manque, de la façon la plus humiliante qui soit.
Le Carmel de Lisieux dut être informé, au moment même ou après le décès, de la douloureuse issue puisque sœur Marie de la Trinité écrivait en 1909 : « Le premier frère de Thérèse, très fraternel avec elle, est allé la rejoindre il y a deux ans, après avoir souffert dans son corps et dans son âme un véritable martyre. »
L'hypothèse de la maladie du sommeil a été émise, a-t-on dit. Mais l'absence de témoignage certain laisse la question ouverte. Le spécialiste de Caen qui suivit le malade aurait parlé de tumeur cérébrale. Toutefois l'absence de description d'un examen neurologique significatif ou d'un compte rendu de l'autopsie, à supposer qu'elle ait eu lieu, rend difficile la confirmation du diagnostic, surtout a posteriori.
Thérèse avait promis à son Frère de rester son soutien « jusqu'au dernier jour de sa vie » (LT 253). Il avait recueilli cette promesse. « Laissez-moi batailler, porter la croix, tomber dessous et mourir à la peine — Vous serez là quand même, vous me le promettez et j'y compte, c'est ma dernière espérance (...) vous m'attirerez à Lui, au dernier jour » (LC 189).
Thérèse est là « quand même » — qu'il en ait conscience ou non — quand se lève le dernier jour, au matin du 14 juillet 1907...
 
Le décès n'est enregistré à la mairie que le surlendemain 16 juillet : comme si Notre-Dame du Mont-Carmel avait voulu signifier par là qu'elle gardait jusqu'à la fin le dépôt reçu de sa petite Thérèse dès la première heure :
« O Marie ! douce Reine du Carmel, c'est à vous que je confie l'âme du futur prêtre dont je suis l'indigne petite sœur. (...) Je vous demande encore de le garder toujours à l'ombre de votre manteau virginal, jusqu'au moment heureux où... il pourra contempler votre splendeur. » (Prière d'octobre 1895 ; cf. VT n° 66, p. 158.)
Le corps est transféré à Langrune. Une dernière fois, Maurice passe près de sa Vierge noire, Notre-Dame de la Délivrande.
On le dépose alors près de sa « mère », Mme Barthélémy, dans l'attente de la définitive renaissance :
« Aujourd'hui jeudi, dix-huitième jour du mois de Juillet de l'an de grâce 1907, le corps de Maurice Bellière, prêtre, âgé de 33 ans et décédé à Caen dans la Communion de notre Mère la Ste Eglise a été... inhumé dans le cimetière de cette paroisse. »
« Prêtre, missionnaire en Afrique », dit la pierre tombale. Missionnaire non pour de courtes années, mais « tant qu'il y aura des âmes à sauver » (CJ 17.7), sur ce grand continent auquel il s'était consacré « jusqu'à la mort ». Jusqu'à en mourir.


Si imparfaite que soit cette esquisse biographique, elle aura éveillé chez le lecteur des résonances diverses. Avant de clore, par un dernier regard sur Likuni aujourd'hui, qu'on nous permette encore deux réflexions, l'une sur les conditions de la mission au début de ce siècle, l'autre sur la « transmission de la flamme », vue par Thérèse.
Au temps des pionniers, laïcs ou religieux, la situation en Afrique était telle que les faibles, les malades, les indécis, les plus ou moins déséquilibrés, bref ceux qui n'étaient pas en pleine possession de toutes leurs qualités humaines, physiques et morales, ne pouvaient y survivre. Ou bien ils mouraient, ou bien ils devaient quitter le pays avant d'être écrasés par lui. Ne résistaient que les « durs ». Non pas des hommes implacables, sans cœur ou surhumains. S'agissant du missionnaire, le « dur » devait d'abord avoir la santé indispensable sous ces climats. Il lui fallait aussi résister aux dangers de l'Afrique, se comporter avec prudence dans l'usage de ses forces (ne pas vouloir en faire trop, quitte à payer plus tard, au détriment de la mission), dans l'usage des biens de ce monde (l'alcool par exemple), dans les relations avec les confrères (ne pas jouer au petit pacha), etc. Etre « dur », c'était, plus encore, rester fidèle à tout prix aux exigences de sa vie religieuse, aux Constitutions, aux directives des Supérieurs, même si on ne les comprenait pas de prime abord (les grandes distances pouvant favoriser des malentendus). En somme, rester fidèle au serment d'obéissance, engagement primordial du Père Blanc. Accepter, enfin, avec la grâce de Dieu, bien des privations, souffrances, humiliations, sans chercher ailleurs des compensations.


Malgré sa générosité certaine, Maurice n'avait pas l'étoffe d'un « dur » ainsi compris : d'un homme à la hauteur des efforts et des épreuves de ces temps héroïques. Si quelques autres ont trébuché, l'immense majorité des Pères Blancs a fait honneur de façon magnifique au programme qui vient d'être dit. Il est tonique de parcourir les notices de ces pionniers de l'Eglise en Afrique.
Pour transmettre le flambeau de la foi, certains se sont « levés comme une torche ». D'autres ont été des foyers de longue durée, qui n'éblouissent pas mais auprès desquels il fait bon se réchauffer. D'autres, plus fragiles, ont paru vaciller, à peine la flamme transmise (comme une mère qui s'éteindrait après avoir donné le jour à son enfant). L'essentiel est que le don de Dieu soit communiqué. Et notre propre expérience nous apprend que Dieu se contente souvent de très pauvres instruments. Mystère de miséricorde qui émerveillait Thérèse. C'est ici qu'il faut évoquer l'humble et éloquent symbole de la petite veilleuse. D'une « lampe à demi éteinte », n'offrant plus « qu'une faible lueur sur la mèche carbonisée », une novice de Lisieux avait su tirer l'étincelle nécessaire pour allumer les cierges de la Communauté entière. Ces « belles flammes » auraient pu, à leur tour, « en produire une infinité d'autres et même embraser l'univers » (CJ 15.7.5.). Ce spectacle avait éclairé Thérèse sur le mystère de « la Communion des Saints ». Ainsi Dieu veut-il que ses enfants « se communiquent les uns aux autres la grâce » — et d'abord celle de la foi — « afin qu'au Ciel ils s'aiment d'un grand amour » :
« Oui, une toute petite étincelle pourra faire naître de grandes lumières dans toute l'Eglise, comme des docteurs et des martyrs qui seront sans doute bien au-dessus d'elle au Ciel ; mais comment pourrait-on penser que leur gloire ne deviendra pas la sienne ? » (Ibid.).
Peu de temps avant l'adoption de son Frère spirituel, Thérèse avait connu le baptême dans le Feu (« plongée tout entière dans le feu », dit-elle, CJ 7.7.2.), la « blessure d'Amour ». Elle n'avait plus qu'un désir, « porter au loin » ce Feu du ciel, malgré sa propre fragilité :
Une faible étincelle, ô mystère de vie
Suffit pour allumer un immense incendie
(Jésus mon Bien-Aimé, rappelle-toi ! PN 24, 17)
L'étincelle s'était communiquée à un séminariste chancelant, qui avait repris vie jusqu'à devenir lui-même « tout feu tout flamme » (lettre 41). Aux prises avec les difficultés, son zèle se refroidit. Faudrait-il qu'en lui se vérifie l'avertissement de Thérèse : « Si l'Amour venait à s'éteindre, les Apôtres n'annonceraient plus l'Evangile » (Ms B, 3 v°) ? Mais il n'était pas possible que l'Amour s'éteigne chez un apôtre adopté aussi totalement par une telle Sainte. Le trésor qu'il portait — dans un vase combien fragile — Maurice Bellière ne l'a pas gardé pour lui seul. A son tour, il a transmis la « petite étincelle » là où l'Eglise l'envoyait, en réponse à l'appel de son Seigneur : « Je suis venu apporter le feu sur la terre... » De belles flammes brûlent aujourd'hui au Malawi.
*

Nous exprimons notre vive reconnaissance aux Pères Blancs (Paris et Likuni), spécialement à l'archiviste général de Rome, pour leur contribution sans prix à l'élaboration des présentes pages.

Notice biographique rédigée par Sr Cécile, carmélite à Lisieux 1929-2010

 

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