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Une conservation exemplaire

 

Au Carmel de Lisieux : une conservation exemplaire du patrimoine mobilier

 

Par Aude Maisonneuve


Conservateur délégué des Antiquités et Objets d’Art du Calvados


Histoire de la collection  
Fondé en 1838, le Carmel de Lisieux a connu un enrichissement patrimonial important en l’espace d’un peu plus d’un siècle. Cette jeune institution religieuse conserve près de 50 000 documents d’archives et photographiques, un millier d’ex-voto, une cinquantaine d’ornements liturgiques, une centaine de tableaux et de fusains, une soixantaine de statues, une quantité innombrable d’objets de la vie quotidienne…  C’est à son illustre occupante, Marie Françoise Thérèse Martin, plus connue sous le nom de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus et au succès de son ouvrage Histoire d’une âme que l’on doit cet accroissement fulgurant.

La constitution du fonds d’archives
Au décès d’une carmélite, il est d’usage de publier et de diffuser dans tous les Carmels une circulaire retraçant la vie de la religieuse. Pour remplacer cet hommage posthume, les sœurs de Thérèse décident de publier ses manuscrits avec l'aide financière de leur oncle et l’autorisation de Monseigneur Hugonin, évêque du diocèse de Bayeux-Lisieux. Deux milles exemplaires de l’Histoire d’une âme sont édités et aussitôt épuisés. Non seulement c’est un véritable best-seller, mais cela suscite des réactions dès les premières semaines de publication. C’est à ce moment que le rayonnement universel de la jeune carmélite débute et que la production d'archives explose. Si jusque là, la communauté ne portait que peu d'intérêt aux archives, tous les écrits autographes de Thérèse sont dorénavant conservés : les manuscrits, les correspondances, les poésies, les pièces de théâtres, les prières…
Les carmélites prennent en charge les nouvelles éditions de l’Histoire d’une âme et l’enrichissent de nouveaux textes à chaque nouveau tirage . Une importante correspondance afflue et des milliers de lecteurs font part dans leurs lettres des grâces obtenues par l'intercession de soeur Thérèse, ou partagent tout simplement leur bouleversement à la lecture de ce livre. Le phénomène n’aura de cesse de s’amplifier avec la béatification de Thérèse en 1923 puis sa canonisation en 1925.
Le Carmel reçoit alors entre 800 et 1 000 lettres par jour. La communauté fait face et s’organise pour répondre puis classer le flot de courrier.
 
La collection d’objets mobiliers  
Très rapidement, les premiers lecteurs de l’Histoire d’une âme demandent à la communauté une image ou un objet ayant appartenu à son auteur. Ainsi, les religieuses sont sensibilisées à la nécessité de conserver tout ce qui a appartenu à la future sainte mais aussi tout ce qu’elle a touché, tout ce qu’elle a vu ou pu voir. Avec le temps, les objets de la vie quotidienne du carmel à la fin du XIXème siècle sont soigneusement gardés : les statues ornant la chapelle, la vaisselle, les moyens d'éclairage, le mobilier de l'infirmerie, les objets de la vie liturgique… Et pour répondre à la demande croissante d’images pieuses à l’effigie de Thérèse, sœur Geneviève (Céline Martin), photographe et peintre à ses heures, prend son fusain et son pinceau.  Toutes les études, les ébauches, les projets, les originaux, les variantes, les différents tirages de tous les supports sont conservés.

Parallèlement, livres et reliques passent de main en main, les grâces obtenues par l'intercession de Thérèse se multiplient et la dévotion s’amplifie. Nombres d’objets sont déposés sur la tombe de Thérèse ou devant le Carmel pour la remercier. Dès juillet 1900, le Père Élie de la Mère de Miséricorde, secrétaire du Père Général de l'Ordre du Carmel, demande à la prieure d'alors, Mère Marie de Gonzague, de conserver tous les ex-voto qui seront déposés au monastère ou au cimetière : "Aussi si on apporte au tombeau des ex-voto ou tableaux de miracles, ou autre chose qui atteste une grâce reçue, que tout cela soit aussitôt enlevé et tenu soigneusement à l’écart dans un endroit spécial chez vous pour pouvoir servir plus tard de la bonne opinion du peuple de la sainteté de notre aimable sœur." Les religieuses s’exécutent et conservent dès lors tous ces témoignages de remerciement à soeur Thérèse. De la médaille de militaire au portrait d’artiste renommé et coté, tout est entreposé.

Mais ce n’est pas tout, la communauté se soucie désormais d’une grande partie du mobilier de la famille Martin. Lorsque le père des filles Martin décède le 29 juillet 1894, une partie du mobilier de la maison dite des Buisonnets se retrouve au Carmel : meubles, objets de la vie quotidienne ainsi que tous les effets personnels des soeurs Martin. 
De toute cette masse d'objets et d'archives, peu de choses étaient dévoilées au public. Jusque dans les années 1960, archives et objets étaient considérés comme des objets de dévotion et non comme des objets patrimoniaux. La notion de conservation préventive était inconnue et de nombreux manuscrits et objets ont pu être malmenés.
A partir des années 1960, un réel effort est mené pour trier, classer, renseigner les archives sur les conseils de Mgr Charles Molette. Cependant, le potentiel de toute cette collection était loin d'être exploité et l'ensemble assez désuet et vétuste.  Il faut attendre 1991 pour voir entrer l'informatique aux archives et le début des bases de données pour les documents, livres, articles. Puis en 1997,  une réelle évolution avec le centenaire de la mort de sainte Thérèse et sa proclamation au titre de Docteur de l’église. En s’appuyant sur les recommandations de conservateurs des Archives nationales et de conservateurs du patrimoine,  l'équipe d'archivistes poursuit son travail d'inventaire, d'informatisation et de classement des collections, avec un souci de conservation accru.

Déménagement et réappropriation du patrimoine  
Comme par ailleurs la communauté, constatant que les infrastructures sont inadaptées, opte pour un projet d’amélioration de l’accueil des pèlerins, et un grand dessein architectural voit le jour, réorganisant l’ensemble des constructions. Une nouvelle aile est construite où deux étages sont réservés pour la conservation et la consultation des archives. Le déménagement sera l'occasion de redécouvrir et de se réapproprier les collections.
A l'heure actuelle, l'ensemble des archives est renseigné sur des bases de données, les documents originaux sont numérisés, ainsi que l'ensemble des plaques de verre. Tous les objets et oeuvres d'art ont été pris en photographie et sont conditionnés en respectant les règles de conservation préventive : boîtes et rayonnages adaptés, surveillance accrue des collections évitant les risques de contaminations. Enfin, pour mettre à disposition du plus grand nombre la richesse de ce patrimoine, les archives du Carmel de Lisieux disposent d’un site internet : http://www.archives-carmel-lisieux.fr/

En un peu plus d’une vingtaine d’années, la communauté du Carmel de Lisieux a mené un véritable projet scientifique et culturel, digne des meilleurs musées !

 

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